« À bout de souffle », « usées » et épuisées, les intervenantes de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) quittent le navire en masse. Un « exode » si important que l’État doit se tourner vers des agences de placement pour pourvoir les postes laissés vacants, a appris La Presse.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

« On est à un cheveu d’une rupture »

Montré du doigt depuis le début de la pandémie, le recours aux agences de placement de personnel pour contrer la pénurie de main-d’œuvre en santé s’étend maintenant à la protection de la jeunesse.

Les intervenantes de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) sont si nombreuses à quitter le navire que des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) dans au moins deux régions du Québec y ont recours actuellement pour pourvoir des postes vacants. De plus, un troisième CISSS n’exclut pas de faire appel aux services des agences en raison de la gravité de la pénurie de main-d’œuvre.

À Laval, 30 % des postes à l’application des mesures — les intervenants chargés de donner des services aux familles après l’évaluation de leur dossier — étaient vacants au moment où le CISSS a fait appel aux agences, à l’automne dernier. « Le recours à des agences n’est pas une pratique courante, mais le besoin urgent de personnel nous oblige à nous tourner vers ces ressources afin d’assurer un service aux usagers », explique la porte-parole du CISSS de Laval, Judith Goudreau. Malgré le fait que le CISSS a affiché des postes à l’externe, il n’a pas réussi à tous les pourvoir, fait-elle valoir.

Le salaire présenté par l’agence Soins Rymed, qui a signé le contrat avec le CISSS de Laval pour lui fournir des travailleurs sociaux, est de 7000 $ par mois, nous confirme le CISSS.

Une somme qui fait bondir la représentante nationale de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) pour la région de Laval, Natacha Pelchat. Ce salaire est supérieur à celui d’un travailleur social à temps complet qui, au sommet de l’échelle salariale, gagne 6330,80 $. De plus, l’offre de l’agence pour recruter des travailleuses sociales faisait valoir qu’elles pourraient travailler quatre jours par semaine, alors que celles qui sont en poste actuellement se font refuser ce genre d’horaire à cause de la pénurie.

« Vous pensez que l’agence va aller les chercher où, ses intervenantes ? Dans le réseau public ! On va revivre ce qu’on a vécu avec les infirmières », dit Mme Pelchat.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Natacha Pelchat, représentante nationale de l’APTS pour la région de Laval

Les intervenantes vont quitter leur poste au public et revenir par la porte d’en arrière avec un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail.

Natacha Pelchat, représentante nationale de l’APTS pour la région de Laval

Et Laval n’est pas un cas unique. Le CISSS des Laurentides a signé des contrats avec deux agences depuis le début de la pandémie pour pourvoir des quarts de travail dans plusieurs centres de réadaptation. « Compte tenu de la rareté du personnel et de l’augmentation des services à déployer pour la population dans le cadre de la crise sanitaire, nous devons assurer la continuité de nos services avec le recours aux agences de placement de personnel, explique Anick Drouin, agente d’information au CISSS des Laurentides. Notez que dès l’embauche de nouveau personnel, nous lui octroyons des quarts de travail au maximum de sa disponibilité et retirons le personnel des agences. »

Dans les Laurentides, il y a actuellement 161 postes vacants à la DPJ et dans les centres de réadaptation pour jeunes en difficulté, sur un total de 888 postes existants (18 %), selon l’APTS. « Évidemment, nos membres préfèrent voir arriver des travailleurs d’agence à l’imposition du temps supplémentaire obligatoire, mais ça a comme effet néfaste de déstabiliser les jeunes et les équipes de travail », explique Marie-Ève Meilleur, représentante nationale de l’APTS pour cette région.

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Marie-Ève Meilleur, représentante nationale de l’APTS pour la région des Laurentides

En Montérégie, après le dernier affichage de postes à la DPJ et à l’application des mesures, il restait 40 postes vacants (55 en calculant les intervenants en congé de maladie non remplacés). Le CISSS de la Montérégie — responsable de la DPJ — a fait un appel aux volontaires pour trouver des collègues d’autres services prêts à venir leur prêter main-forte. La réponse n’a pas été à la hauteur des besoins criants, même si on a fait appel aux trois CISSS de la Montérégie. Seulement 29 personnes ont accepté d’offrir quelques heures ou quelques jours de travail par semaine.

À la même période, une agence de placement de personnel a publié une annonce sur les réseaux sociaux pour recruter des travailleurs sociaux pour aller travailler… en protection de la jeunesse en Montérégie. « Ça nous a scié les jambes », décrit Émilie Charbonneau, représentante de l’APTS pour la Montérégie. « Une TS qui vient d’une agence, elle n’a pas la même expertise qu’une intervenante de la DPJ ni le même niveau d’engagement auprès de la clientèle. Et qui va la former ? Nos gens, qui sont déjà épuisés », se désole-t-elle.

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Émilie Charbonneau, représentante nationale de l’APTS pour la Montérégie

« Dans le contexte actuel de pénurie de main-d’œuvre », la conseillère en communication du CISSS de la Montérégie-Est Catherine Domingue explique que « le recours à la main-d’œuvre indépendante ne peut être exclu ».

L’« exode » est en cours

Une experte sonne l’alarme. « J’y vois une contradiction forte alors que pendant la pandémie, François Legault et Christian Dubé ont reconnu que le recours aux agences dans les CHSLD avait causé des problèmes, oui au niveau sanitaire, mais aussi de continuité et de qualité des soins », s’insurge Mélanie Bourque, professeure au département de travail social de l’Université du Québec en Outaouais.

Le président de l’Ordre des travailleurs sociaux, Pierre-Paul Malenfant, est aussi « très inquiet » pour ses membres « depuis un bon moment ». Il confirme l’« exode » en cours.

La DPJ, c’est les soins intensifs de la jeunesse. Or, les conditions de pratique s’y détériorent de plus en plus.

Pierre-Paul Malenfant, président de l’Ordre des travailleurs sociaux

Il réclame du gouvernement du Québec un effort semblable à celui qui a mené à l’embauche de 10 000 préposés aux bénéficiaires. Un plus grand nombre d’étudiants doivent aussi être admis dans les programmes de travail social, psychologie et psychoéducation.

Le ministre responsable de la DPJ, Lionel Carmant, a lui-même récemment utilisé le mot « exode » pour décrire la situation à la DPJ, en entrevue au micro de Paul Arcand. « Malheureusement, quand on a ouvert des postes cette année en santé mentale, il y a eu un exode. »

C’est souvent les plus expérimentés qui quittent. Dans la balance, on est un peu perdants.

Lionel Carmant, ministre responsable de la DPJ

Le cabinet du ministre nuance cependant ces propos. « Il s’agit d’une situation complexe », fait valoir la porte-parole Marie Barrette. Le cabinet de M. Carmant estime que les postes vacants ne constituent pas une bonne mesure des problèmes de ressources humaines. On se repose plutôt sur les chiffres d’équivalents à temps complet (ETC) : or, il y a 1000 ETC de plus à l’œuvre à la DPJ entre 2020 et 2021.

« À bout de souffle »

Mais ces chiffres ne semblent pas se refléter sur le terrain. La Presse a récolté de nombreux exemples à travers le Québec, qui montrent des problèmes criants de personnel.

Actuellement, dans une équipe de la DPJ de 20 intervenantes qui couvre le nord de Montréal — un secteur où la DPJ mène beaucoup d’interventions délicates —, la plus expérimentée a… trois ans d’expérience. Cette équipe a la tâche de faire appliquer les mesures ordonnées par le tribunal pour les enfants de 0 à 12 ans.

Dans Chaudière-Appalaches, la pénurie est aussi criante. Sur une équipe de 13 personnes à la réception et au traitement des signalements, le tiers partira prochainement. À l’évaluation/orientation, c’est plus du quart du personnel en place qui a choisi de migrer ailleurs. Et la pénurie est telle que l’employeur retarde les entrées en fonction des intervenantes dans leur nouveau poste. Elles se sentent alors « enchaînées à leur poste à la DPJ », dit Jean-François Travers, représentant de l’APTS pour la région.

Je ne sais pas combien de jeunes éducateurs me disent après deux ou trois quarts de travail : je ne reviens plus.

Un psychologue qui travaille dans un des établissements de la grande région de Montréal

« Ils ne sont pas capables de résister à l’ampleur de la charge de travail et ne sont pas épaulés pour comprendre le système. Juste imprimer l’organigramme, ça donne mal au cœur », témoigne un psychologue qui travaille dans un des établissements de la grande région de Montréal. Plusieurs de ses collègues psychologues ont « un pied au privé » pour pouvoir partir lorsqu’ils n’en pourront plus, témoigne-t-il.

« On a des équipes complètement à bout de souffle. Des chefs qui pleurent. Des éducateurs qui rentrent parce qu’ils n’ont pas le choix. On est à un cheveu d’une rupture, comme je n’ai jamais vu au cours des dernières années. »

Visages d’un système brisé

C’était leur rêve de travailler à la DPJ. Ils adoraient leur boulot. Pourtant, ils ont quitté les services sociaux, ou prévoient de le faire dans un proche avenir. Ils nous expliquent pourquoi. Tous les noms des intervenants ont été changés à leur demande pour éviter des représailles professionnelles.

Alexandre B. – 15 ans d’ancienneté

« À la fin, quand j’arrivais dans le stationnement, je faisais une crise de panique. J’étais tout le temps angoissé. J’avais complètement perdu le goût de venir travailler. »

Alexandre B. est actuellement en congé de maladie. Mais il n’en fait pas mystère : il ne retournera pas à son poste, dans un centre de réadaptation qui relève d’un CISSS de la grande région de Montréal.

Depuis deux ans, avec les jeunes difficiles dont il s’occupe, il avait l’impression de ne plus se consacrer à sa mission première : leur réadaptation.

On ne fait plus de réadaptation. C’est un mythe. On n’a pas le temps. On éteint des feux. Le système est en train d’imploser.

Alexandre B.

Il y a quelques semaines, seulement trois des six éducateurs de l’équipe étaient en poste. « Ils ne sont plus capables de trouver des employés pour remplacer. Dans certaines équipes, la plus ancienne a quatre ans d’ancienneté et la plus jeune, ça se compte en jours ! »

Les jeunes éducateurs qui arrivent en poste sont littéralement lancés sur le plancher avec les jeunes. « Et après quelques quarts, ils disent : mais c’est quoi, ce zoo-là ? Et ils s’en vont. »

Une de ses collègues, avec plusieurs décennies d’ancienneté, a récemment choisi de partir. « C’était un roc, cette fille-là. Elle s’est fait arrêter par son docteur parce qu’elle était épuisée. »

Julie D. – 8 ans d’ancienneté

Il y a deux ans, Julie D. a atteint ses limites. « Il y a eu un point de non-retour, une brisure, même mon conjoint me disait qu’il fallait que je change d’emploi parce que mon moral était à zéro. »

Après huit ans d’ancienneté à la DPJ, Julie D. était considérée, dans son équipe œuvrant au sein d’un CISSS de la grande région de Montréal, comme une employée d’expérience. « En règle générale, ceux qui avaient six, sept, huit ans d’expérience, on se retrouvait à former du personnel. De façon quasi quotidienne, plusieurs heures par jour, souvent sur notre temps. Et deux, trois semaines après avoir commencé, ils partent. Ils réalisaient avant nous qu’ils devaient fuir ce milieu-là. C’était éreintant pour nous. »

Comme intervenante, elle mène de front de 21 à 26 dossiers. « C’est énorme dans un horaire de 35 heures par semaine. Chaque semaine, il fallait qu’il y ait un dossier qui sorte. Juste prendre nos vacances, c’était laborieux. On écopait. On se mettait dans le trouble si on prenait nos vacances. »

Julie D. adorait son travail. Mais après huit ans de ce régime, à 45 ou 50 heures par semaine, Julie D. était « usée ».

Le dossier complexe d’une famille, avec un père hyper agressif, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

Il fallait aller chercher les enfants avec des agents d’intervention. Ça a été le déclic. Je me suis dit que je n’étais pas payée assez cher pour supporter ça.

Julie D.

Elle travaille aujourd’hui dans l’équipe de soutien psychosocial d’un établissement postsecondaire. C’est le jour et la nuit, témoigne-t-elle. « J’ai du temps. Du temps pour aller en profondeur avec mes clients. Du temps pour avoir des formations. »

Julianne T. – 14 ans d’ancienneté

« Pour moi, le travail à la DPJ, c’était une passion. Je n’ai jamais pensé faire autre chose. »

C’était ce que croyait Julianne T. Du moins, jusqu’à ce que son enfant naisse, il y a quatre ans. « J’ai réalisé que je ne pouvais pas négliger mes enfants pour en aider d’autres. »

Si elle avait été une célibataire sans enfants, elle aurait continué de travailler à la DPJ. Mais avec la naissance de son second enfant, elle en est venue à la conclusion qu’un emploi au sein des services sociaux est inconciliable avec une vie de famille.

Julianne T. œuvrait dans une équipe où les urgences étaient fréquentes. « En urgence, si ton collègue est malade, il est 16 h, tu es au bureau… c’est toi qui le prends. Et si tu as un enfant à aller chercher à la garderie, ce n’est pas leur problème. »

Un soir, une collègue réquisitionnée pour une urgence n’avait personne pour aller chercher son enfant à la garderie. C’est Julianne qui est allée, cueillant au passage ses propres enfants.

En plus, la charge émotive des dossiers est immense, témoigne-t-elle. « Rentrer à l’hôpital en urgence, devoir habiller un bébé naissant alors que les deux parents sont maîtrisés par des agents de sécurité, c’est dur. »

Catherine H. – 4 ans d’ancienneté

Après quatre ans dans une DPJ de la grande région de Montréal, Catherine a remis sa démission le mois dernier. La pression devenait insoutenable. Son équipe à l’évaluation-orientation était amputée du tiers de ses effectifs en raison de congés de maladie, congé de maternité et réorientation de carrière.

Je suis rentrée à la DPJ pour aider les familles, mais là, je faisais juste éteindre feu après feu après feu.

Catherine H.

« J’avais un caseload surchargé et on était de moins en moins nombreuses pour répondre au code 1 [qui nécessite une réponse le jour même], alors mon caseload faisait juste s’alourdir », témoigne l’intervenante.

La jeune travailleuse sociale raconte qu’elle devait prendre des décisions très difficiles avec trop peu de collègues d’expérience pour la guider. Comme la fois où elle a dû aller chercher d’urgence une enfant de trois ans et demi dans une garderie — la petite avait des blessures suspectes au visage — et qu’elle a dû décider de la placer d’urgence dans un foyer d’accueil, car les parents étaient injoignables. Elle devait déterminer si l’enfant était en mesure de faire un témoignage à la police, en plus de déclencher une procédure officielle (entente multisectorielle). Avant que sa santé mentale ne se dégrade trop, Catherine a choisi d’aller travailler pour un organisme communautaire où elle aurait beaucoup moins de pression pour un salaire presque équivalent.

Une situation qui ne date pas d’hier

Entre 20 et 25 % des intervenants de la DPJ souffraient de fatigue de compassion, a démontré une étude de Steve Geoffrion, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal. M. Geoffrion a réalisé deux études sur la question, l’une en 2015 et l’autre en 2017, avec 300 participants. Une étude précédente, réalisée en 2013 avec le concours de 500 éducateurs, a montré qu’un sur trois songeait à quitter son emploi. La DPJ, constate M. Geoffrion, n’attire plus les futurs intervenants sociaux. « C’étaient autrefois des milieux très prisés des étudiants. Maintenant, les jeunes veulent aller ailleurs. Ils disent : “Tout ce qu’on entend de ce milieu est négatif. Pourquoi on irait là ?” »