Un village d'irréductibles Gaulois... Dans la région de Québec, la circonscription de Taschereau a longtemps été l'unique bastion du Parti québécois (PQ) au coeur d'un océan fédéraliste. Mais lors des élections du 1er octobre prochain, les quatre principaux partis ont des chances de l'emporter. Québec solidaire (QS) pense même pouvoir gagner sa première circonscription à l'extérieur de Montréal.

Mis à jour le 18 sept. 2018
Gabriel Béland LA PRESSE

La scène avait de quoi attendrir les plus cyniques : mercredi soir dernier, un débat de candidats organisé au cégep Garneau a fait salle comble. Des élèves ont même été refoulés, incapables d'entrer dans l'auditorium de 400 places plein comme un oeuf.

Certains ont dû se résigner à regarder le débat sur un écran dans une salle à côté. « Bon, on dirait que ça prend de la politique pour remplir la salle ! », a lancé une employée du cégep à un collègue, l'air médusé.

Dans la circonscription de Taschereau, en plein coeur de Québec, la campagne électorale passionne les gens. Ici, tout peut arriver.

Ce village gaulois, entouré de circonscriptions du Parti libéral (PLQ) et de la Coalition avenir Québec (CAQ), est péquiste depuis 1994. Mais le départ à la retraite de la députée Agnès Maltais vient tout bousculer.

La fusion entre Québec solidaire et Option nationale a aussi changé le portrait ici. Catherine Dorion, qui s'était présentée deux fois aux élections pour l'ancien petit parti souverainiste, porte cette fois-ci les couleurs solidaires.

Sur scène ce soir-là, la comédienne, auteure et mère de famille de 35 ans s'adresse à un public majoritairement conquis. Elle porte des jeans bleus avec un chandail à capuchon noir. Lorsqu'elle parle au micro, elle se lève de sa chaise et s'exprime en faisant de grands gestes des mains.

« Le centre-ville de Québec, ça n'a rien à voir avec l'idée qu'on nous met dans la tête de la ville de Québec, soit une ville plate, conservatrice, qui pense juste aux chars pis qui écoute la radio poubelle. On est ailleurs », dit-elle sur la scène.

« Le centre-ville de Québec va faire une révolution cette année. Ça va faire énormément de bien à Québec solidaire, mais surtout énormément de bien à la ville de Québec. »

Face à l'artiste engagée, le Parti québécois présente une ancienne syndicaliste, cofondatrice de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec, impliquée depuis des années dans la circonscription. Diane Lavallée est une candidate vedette dans la région.

« J'ai passé une vie à défendre les droits des travailleuses, des infirmières, des femmes, des personnes vulnérables », dit en entrevue celle qui a aussi été présidente de la campagne de financement du Centre multiethnique de Québec.

Mme Lavallée était officiellement à la retraite quand Agnès Maltais lui a demandé de se présenter. Le défi est de taille. Même si la circonscription est acquise au Parti québécois depuis 24 ans, la dernière élection a été difficile. Le libéral Florent Tanlet, qui se représente, est passé à moins de 500 voix de l'emporter en 2014.

« Il y a de bonnes candidatures. Je sais que j'arrive dans un contexte qui n'est pas facile, admet la candidate du PQ. Dans la région de Québec, on parle de la vague caquiste. On sait que Québec solidaire mise beaucoup sur la circonscription et que le Parti libéral a été très près de Mme Maltais. Mais je suis certaine qu'on a le meilleur programme pour les gens de Taschereau.

« Je suis très confiante. On vogue vers la victoire », assure Mme Lavallée.

À GAUCHE TOUS

Dans Taschereau, qui regroupe les quartiers Saint-Roch, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Sauveur, Montcalm et Saint-Sacrement ainsi que le Vieux-Québec, la campagne se mène plus à gauche qu'ailleurs dans la région. Ici, on est loin des banlieues.

Lors du débat au cégep Garneau, le candidat du Parti libéral est resté prudent lorsqu'il a été question du troisième lien, ce nouveau pont ou tunnel entre Lévis et Québec. « J'ai déménagé dans Taschereau pour tout faire à pied », a lancé Florent Tanlet.

Ce trentenaire d'origine française, ancien attaché de presse de la ministre Dominique Vien, se décrit comme social-démocrate.

« Si la ville de Québec a eu la vision du tramway, c'est parce que le gouvernement libéral a dit à Régis Labeaume de voir loin et de voir grand. »

M. Tanlet s'est par la suite contenté d'ajouter qu'il faut « laisser faire les études » sur le troisième lien.

Même la candidate de la CAQ a tenté de présenter le troisième lien - que son parti s'engage à construire sans attendre les études - comme un projet de mobilité durable.

« Il ne faut pas associer le troisième lien aux voitures. Le troisième lien n'est pas seulement pour les voitures, ça peut être pour faire passer le tramway ou d'autres alternatives », a dit Svetlana Solomykina. Mais la femme d'affaires n'a pas précisé combien coûterait le passage du futur tramway à travers le fleuve.

Québec solidaire est le seul parti qui s'est prononcé contre le troisième lien. Cette position l'aide dans sa campagne, assure Catherine Dorion en entrevue. « Moi, je suis au centre-ville de Québec. Personne ne veut qu'il y ait encore plus de chars, encore plus d'étalement urbain... Personne ici ne veut ça », dit-elle.

DES SONDAGES SERRÉS

Québec solidaire veut prouver dans Taschereau ne pas être une formation strictement montréalaise. C'est ici que le parti a choisi d'organiser, vendredi dernier, son grand rassemblement national de mi-campagne. C'était l'occasion de faire une « démonstration de force », selon le co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois.

Depuis la fusion avec Option nationale, formation politique qui était bien établie ici, c'est dans Taschereau que QS compte le plus grand nombre de membres, plus que dans m'importe quelle circonscription montréalaise.

Dans les locaux de Québec solidaire, lors de notre passage, des gens entrent pour offrir leur aide. Catherine Dorion dit sentir un réel engouement pour sa campagne. Sur Facebook, les vidéos qu'elle partage ont souvent des dizaines de milliers de vues. Elle s'est adjoint l'aide de quatre cinéastes pour créer du contenu, dont le réalisateur Samuel Matteau.

« Ici, les citoyens s'attachent à des personnes. Je ne sais pas si c'est parce qu'il y a deux fois plus de diplômés universitaires que dans le reste de la province qu'ils exigent plus des candidats, se demande Catherine Dorion. Mais en tout cas, ça me sert en ce moment parce que je suis la personnalité la plus forte dans les quatre qui se présentent. »

Chose certaine, la lutte est féroce. Le site Qc125 donne à chacun des quatre partis plus de 20 % des intentions de vote dans Taschereau (27,9 % pour QS, 25,0 % pour le PLQ, 23,8 % pour le PQ et 21,1 % pour la CAQ).

Tout peut donc arriver d'ici le 1er octobre. Le village gaulois de Québec a de bonnes chances de le rester, avec une députée péquiste ou solidaire. Mais la division du vote souverainiste pourrait aussi avoir raison de ses remparts.

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UNE CIRCONSCRIPTION FRANCOPHONE ET INSTRUITE

EN FRANÇAIS

Dans Taschereau : 95 % des ménages ont le français comme première langue parlée.

Au Québec : 83,7 % des ménages ont le français comme première langue parlée.

UNE POPULATION INSTRUITE

Dans Taschereau : 47,4 % de la population de 25 à 64 ans a un diplôme universitaire.

Au Québec : 25,5 % de la population de 25 à 64 ans a un diplôme universitaire.

DES REVENUS MODESTES

Dans Taschereau : 43,1 % des ménages ont des revenus de moins de 40 000 $ par année.

Au Québec : 31,4 % des ménages ont des revenus de moins de 40 000 $ par année.

ÉLECTIONS DE 2014 

31,66%

Agnès Maltais (PQ) 11 376 voix 

30,40%

Florent Tanlet (PLQ) 10 925 voix 

16,32%

Steve Brabant (CAQ) 5865 voix 

15,29%

Marie-Ève Duchesne (QS) 5495 voix 

4,21%

Catherine Dorion (ON) 1513 voix

Photo François Roy, La Presse

Catherine Dorion (QS)

Photo François Roy, La Presse

Svetlana Solomykina (CAQ)