Il faut rouler quelques minutes sur le fjord gelé pour se rendre jusqu'à la cabane de pêche de Lisette Claveau. À l'intérieur : un poêle à bois, trois chaises et autant de cannes à pêche. La paix... ou presque.

Publié le 17 mars 2014
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

C'est que depuis quelque temps, Lisette Claveau a peur. Peur de perdre sa culture, sa langue, ses traditions. Peur de perdre jusqu'à sa cabane à pêche. Peur qu'on les lui vole ; qu'on les lui arrache de force.

« D'ici 20 ans, on va être assimilés », prédit la femme de 70 ans. Elle a beau vivre dans une région où les minorités visibles sont rares et n'avoir aucun immigré dans son entourage, elle n'arrive pas à chasser l'inquiétude. Le débat sur la Charte des valeurs n'a fait qu'attiser ses craintes.

« On est obligés d'accepter l'importation de leurs valeurs à eux. De leurs coutumes. Mais nous, quand on va dans leurs pays, on est obligés de prendre leurs valeurs et leur habillement », ajoute sa soeur Louise.

Ont-elles été victimes d'une mésaventure à l'étranger ? « Non. Je ne voyage pas dans ces coins-là. J'ai peur de ma réaction », dit Lisette. Et témoin d'un incident au Québec ? « Non plus. Mais je vois ce qui se passe à la télé. Les intégristes ont un pouvoir très sournois d'infiltration. On ne les voit pas venir et puis, pouf, ça nous éclate dans le visage. » C'est d'ailleurs l'image qu'elle se fait de Montréal et qu'elle craint, si rien n'est fait, de voir se reproduire au Saguenay.

« Montréal, ça devient énorme. On allait là et on n'avait pas peur. Maintenant, il y a plusieurs quartiers où je ne me promènerais pas. »

Paranoïa

Le discours de Lisette Claveau est partagé par nombre de ses concitoyens. Comme elle, ils ont peur d'être « envahis ». Comme elle, ils se basent beaucoup sur des histoires vues dans les médias.

Sur les ondes de l'émission Midi Pile à RadioX, des auditeurs profitent d'une tribune téléphonique pour se vider le coeur.

« On est au Québec, qu'on fasse respecter nos limites et nos valeurs », dit l'un. « Ici, on n'en a pas, de voile. S'ils veulent en porter un chez eux, il n'y a pas de problème. Mais dans le public, quand tu as le visage caché, je ne sais pas, moi... Disons qu'il y en a un qui décide de faire un vol. Ou de violer un enfant. Va donc savoir c'est lequel dans le tas qui a fait le crime », rage un autre.

L'animateur le rappelle à l'ordre. « La Charte n'ira pas gérer ce qui se passe dans la rue ou sur les trottoirs. On parle des employés de l'État. »

« Je comprends, répond l'auditeur. Mais pourquoi est-ce qu'ils viennent chez nous pour nous imposer leur religion ? C'est ça qui est mon bogue. Le Québec, c'est ma province. »

Des déclarations du genre, les coanimateurs de l'émission, Simon Tremblay et Fred Gagné, en ont entendu des dizaines au cours des derniers mois.

« Le débat sur la Charte a stimulé des commentaires auxquels on n'avait pas eu droit depuis la commission Bouchard-Taylor. Des trucs comme : retournez chez vous, dit Fred Gagné. Il y a une peur qui est véhiculée et qui rend les gens tout mélangés. Le prétexte a fait dévier le débat vers quelque chose de plus profond. »

Mais d'où vient cette peur, dans une communauté qui accueille pourtant peu d'immigrés ? « C'est sûr que le maire Jean Tremblay y est pour quelque chose quand il dit que les Canadiens français sont mous et qu'ils se font dicter comment se comporter », répond Simon Tremblay.

« Et il y a des épisodes qui ont titillé, ajoute son collègue. Comme les histoires de dire "joyeuses Fêtes" au lieu de "joyeux Noël". Les gens ont peur que ça finisse par arriver ici. »

Un après-midi à la pêche

La Presse a rencontré des pêcheurs du village de pêche blanche de La Baie, véritable emblème du folklore québécois. Ils nous ont exposé leurs craintes par rapport à l'immigration et au multiculturalisme.

La Charte en trois questions

Dans chaque région visitée, La Presse a posé trois questions à un citoyen croisé au gré de ses reportages. À La Baie, nous avons rencontré Rémi Aubin, commerçant.