L'ex-directeur général de Montréal, Claude Léger, dit avoir senti que Frank Zampino exerçait des pressions sur les fonctionnaires pour que la vente du Faubourg Contrecoeur aille de l'avant.

Pierre-André Normandin LA PRESSE

Claude Léger a entrepris sont témoignage aujourd'hui en revenant sur le dossier controversé de la vente de ces terrains dans l'est de Montréal. Comme il a joué un rôle secondaire dans ce dossier, aucun interdit de publication n'a été demandé, bien que l'affaire se trouve devant les tribunaux.

L'ex-DG a confirmé le témoignage rendu en janvier par l'ancien directeur des transactions immobilières, Joseph Farinacci. Malgré les doutes que soulevait la vente des terrains par la SHDM, Léger soutient qu'il n'est intervenu parce qu'il voulait respecter la volonté des élus.

Après la démission de Farinacci, Claude Léger a décidé de procéder lui-même à la cession des terrains à la SHDM. «Je voulais pas me cacher derrière un fonctionnaire», a-t-il expliqué.

Pour le reste, il affirme qu'il n'a jamais entendu Zampino dire que le projet était destiné à une entreprise en particulier.

Travail de la police

Plus tôt dans son témoignage, Léger a affirmé que c'était à la police de contrer la collusion qui sévissait à Montréal. Informé dès son embauche, en 2006, du fait que les appels d'offres étaient truqués, il soutient qu'il n'avait pas le pouvoir d'intervenir.

Deux semaines après son embauche, Claude Léger a rencontré un vérificateur interne qui l'a mis au courant des rapports selon lesquels la Ville payait beaucoup trop cher pour ses travaux. Il soutient qu'il a tenté d'agir mais qu'il était limité dans ce qu'il pouvait faire. Selon lui, la police aurait dû s'en occuper.

«Il y avait des choses qu'on pouvait faire à l'interne et il y en avait d'autres, vous m'excuserez si je m'incrimine en disant cela, qui relèvent de la police. Si les gens truquent des offres, si des gens sont en collusion au mépris des lois et des règles, comme fonctionnaire, je ne me sentais pas bien équipé pour faire face à ça», a déclaré M. Léger. Il a appelé la police, a-t-il dit, seulement en mars ou avril 2009 pour un dossier dont il n'a pas révélé la nature.

Léger assure qu'il a mis en place des mesures pour contrer le trucage des contrats municipaux, mais qu'elles ont été lentes à faire effet. Il estime que certaines recommandations étaient impossibles à appliquer à son arrivée, comme celle de confier aux cols bleus davantage de travaux d'infrastructures.

Les relations de travail étaient tendues à l'époque, et il était «impensable» d'embauche plus de cols bleus pour faire des travaux en régie interne, a-t-il expliqué.

Au début de son témoignage ce matin, Claude Léger a semblé quelque peu ébranlé par les révélations du témoin précédent, Serge Pourreaux. Il aurait aimé, a-t-il dit, lui parler avant d'entrer en fonction à Montréal.

Rappelons que Pourreaux soutient qu'il a été mis à la retraite après avoir découvert que le privé abusait des finances municipales. Léger dit que, au contraire, lui-même a reçu comme premier mandat de dégager des économies en sous-traitant davantage encore au privé.

Zampino a torpillé la lutte contre la corruption

Plus tôt dans la journée, Serge Pourreaux, ex-directeur de l'approvisionnement de la Ville de Montréal, a affirmé que les démarches qu'il a entreprises en 2005 pour contrer le surcoût des chantiers de construction à Montréal avaient été sabotées. Selon lui, la seule personne qui avait le pouvoir d'agir ainsi était le président du comité exécutif d'alors, Frank Zampino.

L'ancien haut fonctionnaire, qui a terminé son témoignage ce matin devant la commission Charbonneau, a expliqué comment ses démarches pour faire épargner de 45 à 50 millions par année à la Ville avaient été torpillées par la haute direction de Montréal.

Après avoir démontré dans un rapport en 2004 que le coût des chantiers de la métropole était gonflé de 35% à 50%, Pourreaux dit avoir proposé une série de mesures pour ouvrir le marché de la construction et faire baisser les prix. Il affirme que l'enthousiasme de la Ville pour son projet d'optimisation a soudainement disparu en décembre 2005, un mois avant que les mesures soient appliquées. Du jour au lendemain, tous ceux qui soutenaient la démarche ont été mis sur la touche.

«Ç'a été un putsch. Comme le projet ne pouvait pas être arrêté, ils ont tassé les trois porteurs de dossier», a raconté le témoins. Son patron, Guy Hébert, a d'abord été muté, puis le remplaçant de ce dernier, Robert Cassius de Linval, a demandé à Serge Pourreaux de prendre sa retraite.

Quant à l'ex-directeur général Robert Abdallah, emballé par l'optimisation, il a soudainement retiré son appui au projet et fini par démissionner subitement en mai 2006. «Il n'y a pas grand monde qui peut tasser un directeur général: le maire et le président du comité exécutif», avance Pourreaux.

Il ne croit pas que Gérald Tremblay ait manoeuvré pour miner son projet puisqu'il lui a toujours parlé avec enthousiasme des économies anticipées. Il reste donc Frank Zampino, patron direct d'Abdallah.

Pourreaux en vient à parler de «collusion administrative et politique» qui aurait protégé la collusion dans le milieu de la construction.

Le témoin est même allé jusqu'à dire que le ministère des Affaires municipales était au courant des surcoûts à Montréal. Il avait parlé de son rapport de 2004 avec des directeurs et des sous-ministres, mais ceux-ci n'ont pas agi, estimant que le problème était du ressort de la Ville. Pourtant, Québec gérait le financement des deux tiers des nombreux projets d'importance dans la métropole à l'aide d'un programme financé à parts égales par le fédéral, le provincial et la Ville. «Je sais que je ne me ferai pas beaucoup d'amis en disant ça, mais il fallait que ce soit dit», a dit Pourreaux avant de terminer son témoignage.

Culture du secret

Serge Pourreaux a révélé plus tôt ce matin que la Ville de Montréal a longtemps choisi de garder secret le surcoût de ses chantiers de construction et tentait de corriger la situation sans en aviser les Montréalais.

Il a décrit les démarches que la Ville a entreprises pour tenter de maîtriser les coûts des travaux publics après qu'il eut conclu dans un rapport préparé en 2004 que Montréal payait de 35% à 50% plus cher pour ses travaux d'infrastructures.

Il n'a pas remis son rapport aux élus, mais il en a présenté les conclusions à plusieurs d'entre eux, dont l'ex-maire Gérald Tremblay et son ancien bras droit, Frank Zamipno.

Pourreaux est convaincu que Tremblay était au courant puisqu'il lui aurait dit un jour que son travail permettrait d'économiser de 45 à 50 millions par an, argent que l'on pourrait réinvestir afin de rattraper le retard dans l'entretien des infrastructures de Montréal.

L'ancien haut fonctionnaire assure que son rapport n'était pas secret, bien que la Ville ait toujours refusé de le rendre public. Le document a même été «truqué» pour éviter qu'il soit publié. En effet, il arrive souvent que les responsables changent le titre des rapports ou y glissent délibérément des erreurs afin de retrouver facilement la source en cas de fuite dans les médias, a-t-il expliqué.

Mercredi, Pourreaux a affirmé que, dès la fin des années 80, plusieurs personnes savaient que les coûts de construction étaient de 25% à 30% plus élevés qu'ailleurs à Montréal. C'est à titre de responsable des achats, de 2003 à 2006, qu'il a décidé d'enquêter sur la cause de ces surcoûts.

Il soutient que, lorsqu'il a informé l'ex-directeur Robert Abdallah de la situation, celui-ci s'est montré très préoccupé. «Ce n'est pas normal que ça coûte plus cher de couler un mètre de béton à Montréal que de l'envoyer à la Baie-James», aurait-il déclaré.

Selon lui, le service des travaux publics a toutefois fait preuve d'une grande réticence à collaborer avec lui.

Pourreaux a été surpris, l'automne dernier, d'apprendre que son rapport de 2004 était introuvable et même qualifié de «secret». Il a alors appelé une secrétaire de son ancien servce, qui a rapidement trouvé non seulement le document, mais aussi les notes qui prouvaient qu'il avait été présenté au comité exécutif. «Ils le cherchaient, mais ils n'avaient pas pensé à le chercher au service qui l'avait commandé», a dit M. Pourreaux.

La «découverte» de ce rapport secret avait fait grand bruit à l'automne. Le maire Gérald Tremblay avait nié en avoir été informé et Michael Applebaum avait claqué la porte d'Union Montréal en affirmant que les membres du parti tentaient de maintenir le document secret. Peu après, Applebaum a été élu maire de Montréal par intérim à l'issue d'un vote serré au conseil municipal.