L'existence d'un système de collusion et de pots-de-vin dans l'attribution des contrats de voirie de la Ville de Montréal relevait du «secret de Polichinelle», parmi les professionnels des services concernés, a soutenu l'ingénieur à la retraite Gilles Surprenant, mardi, devant la commission Charbonneau.

Mis à jour le 24 oct. 2012
Bruno Bisson LA PRESSE

M. Surprenant, qui a admis avoir touché environ 600 000$ en pots-de-vin, au cours des années 2000, versés par les 10 entrepreneurs qui contrôlaient les contrats d'égouts et de conduites d'eau de la Ville, a affirmé qu'il répugnait à discuter ouvertement de ce sujet avec des collègues même s'il savait qu'ils touchaient, eux aussi, leurs propres commissions secrètes.

Mais dans les locaux de la Ville, dit-il, «ça se parlait, dans le département. En ce qui concerne les égouts et aqueducs [la division où M. Surprenant travaillait], c'était toujours les mêmes entrepreneurs. Dans le domaine du pavage et des trottoirs, c'était à peu près le même principe».

Hier, la Commission a commencé un examen méthodique de chacun des contrats de conduites secondaires d'égout et d'eau dont M. Surprenant a réalisé les plans et devis entre 2000 et 2009. En tout, 64 des 91 contrats attribués ont été examinés dans la journée d'hier.

L'exercice a révélé jusqu'à quel point ce système de collusion mis en place au début de l'année 2000 était étanche.

4 contrats «échappés»

Dans seulement 3 des 64 contrats examinés, M. Surprenant a été incapable de certifier si le contrat avait été «truqué» ou «arrangé» en faveur d'un des 10 entrepreneurs du «cartel des égouts». Ces trois contrats réalisés entre 2000 et 2002 étaient relativement modestes. Ils totalisaient moins de 900 000$. S'ils n'ont pas été arrangés, selon le témoin, ils ont quand même été remportés par trois des entrepreneurs membres de ce cartel: Construction F. Catania, Bentech et TGA. M.Surprenant ne se souvient pas d'avoir touché d'argent sur ces contrats.

Par ailleurs, seulement 4 des 64 contrats examinés hier ont «échappé» aux membres du cartel... mais pas vraiment. Les entreprises qui ont eu ces contrats étaient toutes liées à des entrepreneurs actifs dans le cartel des égouts.

Dans les quatre cas, a révélé M. Surprenant, les appels d'offres avaient été truqués en faveur de ces quatre entreprises «étrangères» au cartel. Et M. Surprenant a touché une «cote» sur chacun des quatre contrats.

Des liens maintenus

Il n'en était pas fier, a-t-il dit. «Je n'étais pas à l'aise avec cette façon de procéder, je n'étais pas à l'aise avec cet argent. Et je ne voulais pas que ça change d'aucune façon le train de vie de mes enfants», a-t-il affirmé hier.

Malgré l'amertume exprimée pour cette époque désormais révolue, M. Surprenant a conservé des liens avec certains ingénieurs de la Ville qui auraient touché des pots-de-vin, Luc Leclerc et Yves Themens. La Commission a rendu publique une photo de MM. Leclerc et Surprenant attablés à un restaurant de l'aéroport Trudeau, à Dorval, en attendant leur vol pour Cuba où ils sont allés jouer au golf à deux reprises en 2010 et 2011, après avoir quitté leur emploi à la Ville.

Pas de questions

Dans les deux cas, ils étaient accompagnés par M. Themens, qui travaille toujours à la Ville de Montréal, mais qui est temporairement suspendu de ses fonctions depuis le début du mois. C'est M. Themens qui aurait pris la photo.

Le supérieur immédiat de M. Surprenant n'a jamais posé de questions sur la collusion connue dans les contrats d'égouts et de conduites d'eau, assure l'ingénieur.

«Ça se parlait, et c'était connu de tout le monde, incluant mes supérieurs, a soutenu M. Surprenant. Mais il y a jamais un de mes patrons qui est venu me voir ou voir les gens de pavage ou des trottoirs pour nous dire qu'il y a quelque chose qui ne marche pas, même si on avait des hausses de coûts de 30 ou 35%. C'est jamais arrivé.»