Véronique m’a dit : « On veut bien te raconter l’histoire de nos Ukrainiens, mais tu ne nous nommes pas, on ne fait pas ça pour avoir des fleurs… Deal ? » J’ai répondu : « Deal. »

Publié le 12 juin

Véronique et son chum Simon ont une maison, quelque part à Montréal. Une cour. Dans la cour, il y a un arbre avec une corde pleine de nœuds, pour que leurs deux filles se balancent en s’y accrochant les pieds.

La maison est grande. Et quand l’Ukraine a été agressée par les Russes, quand ils ont vu la dévastation, quand ils ont vu les familles qui fuyaient les bombes, Véronique et Simon se sont sentis, comme tout le monde, impuissants.

À hauteur d’homme, de femme, tu veux faire quoi pour retenir les tenailles de l’Histoire ?

Rien, tu ne peux rien faire.

La réprobation des hommes et des femmes de bonne volonté, de par le monde, ça n’a aucun impact sur les concours de mesurage de graine géostratégique des mégalos qui dirigent le monde… 

Véronique : « J’ai dit à mon chum : j’ai envie d’accueillir des réfugiés ukrainiens… »

Simon a dit : « OK, go. » Le couple a convenu d’accueillir une mère et un enfant, en se disant qu’il les logerait dans la chambre vide, en haut. Ce serait sa petite contribution pour essayer de rétablir l’ordre du monde.

Et de fil en aiguille, de bouche à oreille – quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît une couturière ukrainienne (de fil en aiguille, disais-je) –, on a proposé à Véronique et Simon d’accueillir une Ukrainienne qui allait bientôt débarquer à Montréal avec son enfant… 

Puis, la veille, la dame nous a appelés et nous a dit que ça ne marchait plus. Mais qu’elle cherchait désespérément une famille pour accueillir une famille ukrainienne, le père, la mère et leurs deux filles… Et un petit garçon de 20 mois.

Simon

Simon et Véronique se sont regardés : cristie, on va les mettre où, on n’a pas de place…

Ils allaient décliner.

Puis leur contact a envoyé la description de cette famille ukrainienne. Les deux filles ? Elles ont exactement le même âge que les deux filles de Simon et Véronique, à quelques semaines près…

L’aînée du couple ukrainien se prénomme Sofiia.

Le prénom de l’aînée de Simon et Véronique : Sophia.

Si c’est pas le destin, ça…

Bon, là, Simon et Véronique sont descendus au sous-sol, ont regardé l’aménagement des lieux, se sont demandé si, en tassant un peu de mobilier, on ne pourrait pas…

Photo Dominick Gravel, LA PRESSE

Lorsqu’elle a quitté Kyiv, la petite famille ukrainienne a d’abord pris la fuite vers le chalet familial de Yulia.

Ça se pouvait.

C’est ainsi que depuis deux semaines, Oleksii, Yulia et leurs enfants Sofiia, Barbara et Andreï habitent dans le sous-sol de la maison montréalaise de Véronique et Simon.

La semaine, les Ukrainiens vivent dans le sous-sol. Ils ont accès à la cuisine, au rez-de-chaussée, les deux familles vivent en parallèle. Le samedi et le dimanche, les deux familles se côtoient au rez-de-chaussée et dans la cour, prennent les repas ensemble.

« L’idée, dit Véronique, c’est qu’on ne se marche pas sur les pieds. Pour que ça puisse durer… »

Je suis allé visiter les deux familles tout récemment dans la cour de Véronique et Simon. Les filles couraient partout, petites Québécoises et petites Ukrainiennes qui semblaient être quatre sœurs : cheveux foncés, yeux bruns, même énergie inépuisable.

Photo Dominick Gravel, LA PRESSE

« Je m’ennuie de la maison », confie Yulia.

Oleksii se débrouille très bien en anglais. Pour Yulia, c’est plus dur. Heureusement, il y a Google Traduction, sur le téléphone. Ils m’ont raconté le choc, le 24 février, quand la Russie a envahi leur pays. Yulia : « C’est le bruit d’une bombe qui nous a réveillés. » Le sentiment : l’incrédulité, d’abord. Je précise qu’avant l’invasion, en Ukraine, bien peu de gens croyaient que Poutine ne bluffait pas. Oleksii : « Au pire, on se disait, il va essayer de prendre le Donbass… »

Sauf que non, c’était une guerre totale, avec l’ambition de voler toute l’Ukraine aux Ukrainiens, de prendre Kyiv en deux jours.

Ils m’ont raconté leur départ de la banlieue de Kyiv avec trois sacs à dos et leurs trois enfants, la fuite vers le chalet familial de Yulia, chalet qui était déjà plein, quand ils sont arrivés, plein de gens de la famille, d’amis, d’étrangers. Ils m’ont raconté qu’au début, il n’y avait rien à manger, qu’il fallait quêter dans le voisinage… 

Oh, j’oubliais. Oleksii est biologiste. Il travaillait en fécondation in vitro, dans trois centres, autour de Kyiv. Il a un peu tardé à décamper au chalet, parce qu’il avait décidé d’aller congeler des embryons, se sentant responsable des rêves des parents-clients desdites cliniques…

Photo Dominick Gravel, LA PRESSE

Oleksii, biologiste, s’est vu offrir un contrat de six mois dans une clinique de fertilité de Montréal.

Le chalet – la datcha, comme ils disent – était plein à craquer.

« C’était comment ? »

L’Ukrainien cherche ses mots, n’y parvient pas. Il sort son téléphone, trouve Google Traduction, y entre des mots, m’en montre la traduction :

« Le trouble unit les gens ! Tout le monde voulait survivre. Il n’y avait que de la solidarité. »

Le train vers la Pologne, les Ukrainiens en âge de combattre qui se font dire de quitter le train à la frontière, de retourner chez eux. Oleksii a pu sortir d’Ukraine pour une seule raison : il a trois enfants. Sous la barre des trois enfants, on vous empêchait de sortir du pays.

Après la Pologne, il fallait décider où aller, raconte Oleksii. Danemark ? Mexique ? États-Unis ? Canada ? Le biologiste a envoyé des messages à tous ses contacts étrangers du monde de la fertilité. C’est un Montréalais qui lui a répondu, en lui offrant un contrat de six mois ici…

La suite a été un long chemin de croix géographico-bureaucratique – de la Pologne à la Slovaquie, en passant par l’Autriche, l’Allemagne et la France – pour obtenir les papiers pour le Canada.

Ils ont finalement débarqué le 9 mai, direction Blainville, pour un hébergement temporaire. Le 12, Oleksii était au boulot, en fertilité, dans une clinique de Montréal…

Je les écoutais, et j’avais mal à la tête devant leur parcours, devant les bouleversements que cette famille a vécus depuis le 24 février.

Véronique et Simon ont servi des crudités et des saucissons, puis les fillettes ont cessé de courir dans la cour pour venir manger. Oleksii me montrait des photos de la vie de la famille en Ukraine, pré et post-invasion. Il vantait la générosité des gens qui, comme ses hôtes, accueillent et aident des gens comme lui et sa famille. Yulia a voulu dire quelque chose, cherchait ses mots, je lui ai dit : « Passe par Google Traduction, Yulia… »

Elle a tapé des mots, m’a montré l’écran : « Je veux étudier, car je suis déprimée et je m’ennuie de la maison. Mais on ne peut pas retourner à la maison. »

Elle veut apprendre le français au plus vite, s’intégrer.

Photo Dominick Gravel, LA PRESSE

Sofiia s’amuse dans la cour de Véronique et Simon.

Dans la grande cour de Simon et de Véronique, je les regardais, ces deux familles. Je notais tout, les petits cris de joie des quatre fillettes qui couraient partout et les mots des parents, à la fois beaux et terribles. Et j’ai pensé aux mots de Gilles Vigneault, comme souvent quand il est question de ces gens de partout qui débarquent ici, pour mille et une raisons… 

De ce grand pays solitaire
Je crie avant que de me taire
À tous les hommes de la terre
Ma maison, c’est votre maison
Entre ses quatre murs de glace
Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Et les humains sont de ma race

Yulia, j’ai traduit ces mots pour vous, pour que vous puissiez les lire dans cette chronique, j’espère qu’ils apaiseront votre tristesse, que je sais immense :

З цієї великої самотньої країни
Я кричу, перш ніж замовкнути
Усім людям на землі
Мій дім-це твій дім
Між його чотирма стінами льоду
Я вкладаю свій час і свій простір
Щоб підготувати багаття, місце
Для людей горизонту
А люди моєї раси

Vive la liberté. Vive la fraternité.

Et fuck Poutine.