Il est loin, le temps où le premier ministre offrait ses condoléances aux endeuillés de la pandémie. Le cap des 15 000 Québécois emportés par la COVID-19 a été franchi le week-end dernier dans l’indifférence. Pas de condoléances. Pas de commémoration. Pas d’élan de solidarité. Comme si toutes ces vies perdues étaient devenues des statistiques.

Publié le 5 mai

Le 11 mars 2021, à l’occasion de la première journée de commémoration nationale des victimes de la COVID-19, le gouvernement promettait, lors d’une cérémonie officielle, de ne jamais oublier les hommes et les femmes qui avaient perdu la vie dans la pandémie. Quatorze mois plus tard, alors que les masques tombent et que l’on nous dit qu’il faut « vivre avec le virus », on s’intéresse bien peu à ceux qui en meurent encore. Il n’y a pas eu de cérémonie officielle le 11 mars dernier. Il n’y en a pas eu non plus lorsque le cap des 15 000 morts a été franchi. Comme si le seuil du nombre de morts acceptable avait changé.

Selon le gérontologue social Julien Simard, codirecteur de l’ouvrage collectif Traitements-chocs et tartelettes (Somme toute), qui dresse un bilan critique de la gestion de la pandémie au Québec, cette indifférence est tristement révélatrice1.

Le désir de revenir à une certaine “normale” – même si cette normale n’est pas normale du tout – vient avec un déni de la mort.

Julien Simard

La commémoration des morts est toujours un évènement politique, rappelle-t-il. Lorsque l’on commémore, par exemple, les 14 victimes du féminicide de Polytechnique, c’est un espace politique pour se questionner sur les causes de la tragédie et faire en sorte que cela n’arrive plus.

C’est la même chose pour les milliers de victimes de la pandémie. « Ouvrir un espace de commémoration pour le gouvernement, c’est comme une boîte de Pandore. Car cela exige d’ouvrir une réflexion sur les causes profondes de ce que j’appelle un gérontocide. »

Le gérontocide est une forme à la fois extrême et passive d’âgisme, explique Julien Simard. « Je le définis comme un laisser-mourir et non comme un geste “actif”. Un laisser-mourir à grande échelle de personnes âgées dans l’indifférence. Ça se produit dans l’oubli, dans l’abandon, dans les craques de la bureaucratie… C’est exactement ce qu’on voit finalement dans l’enquête de la coroner Géhane Kamel. »

Le refus du gouvernement de créer une commission d’enquête publique pour faire toute la lumière sur ce gérontocide témoigne du même déni qui a transformé les morts en statistiques, selon Julien Simard. Ce serait pourtant un exercice indispensable pour comprendre les causes structurelles de la tragédie et s’assurer que cela ne se reproduise plus.

Non, le Québec est loin d’être le pire État dans le monde pour ce qui est de la surmortalité (c’est-à-dire un nombre de morts qui excède le nombre attendu) pendant la pandémie. Rares sont les pays qui y ont échappé, nous indiquait mercredi l’Institut de la statistique du Québec2. Mais ce n’est pas une raison pour céder à l’amnésie et au déni collectifs.

Pour ce spécialiste des aspects sociaux du vieillissement, un constat grave demeure. « Ça ne va pas au Québec dans la prise en charge du vieillissement en général. Et ce n’est pas arrivé avec la COVID. »

La pandémie n’a fait que mettre en lumière de façon terrible les conséquences d’une gestion néolibérale du système de santé. Une gestion qui permet que des pans entiers de la population soient plus exposés à la mort et à des souffrances évitables.

À un journaliste anglophone qui, lors d’une conférence de presse le 25 janvier, demandait ce qu’on voulait dire par « vivre avec le virus », François Legault a répondu : « Nous devons accepter peut-être plus de morts. »

La réponse a laissé Julien Simard pour le moins perplexe.

Pour moi, chaque mort âgé évitable est inacceptable. Je ne comprends pas que l’on ne mette pas tout en œuvre pour éviter la surmortalité.

Julien Simard

Tout mettre en œuvre, cela ne veut pas dire revenir aux traitements-chocs discutables comme le couvre-feu ni s’en remettre à une gestion individuelle du risque. Il s’agit plutôt de prendre véritablement acte des leçons de la pandémie, d’arrêter le cycle de la panique et de la négligence. Il s’agit de miser sur des solutions durables, qui ont fait leurs preuves, en s’assurant, par exemple, de bien protéger les travailleurs de la santé, de veiller à une bonne ventilation dans toutes les chambres de CHSLD ou de garder autant que possible les masques dans les lieux publics fermés tant que la pandémie n’est pas terminée.

Pour que « vivre avec le virus » ne signifie pas laisser mourir les plus vulnérables avec le virus.

Pour que 15 066 Québécois morts ne soient pas réduits à des statistiques.

1. Traitements-chocs et tartelettes – Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec, sous la direction de Josiane Cossette et de Julien Simard (Somme toute), paraîtra le 10 mai prochain.

2. Lisez « L’espérance de vie en hausse au Québec »