Ça se passe dans l’oblast de Kemerovo, en Sibérie. Le gouverneur local est confronté par des mères, des mères de Russes envoyés au front. Elles pestent, elles disent que leurs fils pensaient participer à des exercices militaires.

Publié le 9 mars

La scène ne montre que le gouverneur⁠1, Sergei Tsivilyov. On entend les voix, hors champ : « Ils ont menti à tout le monde. Ils ont trompé tout le monde. Nos fils pensaient participer à des exercices. Ils servent de chair à canon. Pourquoi ont-ils envoyé nos garçons là-bas ? »

Le gouverneur Tsivilyov, lui, dans ce gymnase de Novokouznetsk, reste bien calme, s’accroche à la ligne du parti : c’est une opération spéciale, on ne peut pas tirer de conclusions tout de suite…

Les mères protestent. Le gouverneur promet une fin rapide de l’« opération spéciale », selon l’euphémisme officiel du Kremlin. Réplique d’une mère : « Quand ils seront tous morts ? »

C’est une scène extraordinaire, car elle s’est échappée de la forteresse informationnelle créée par le Kremlin dans l’esprit des Russes.

Les Russes ne verront pas cette scène à la télévision, fortement contrôlée par l’État russe, même en temps de paix.

Vous ne lirez pas la transcription de cet échange dans les journaux russes – qui ne peuvent pas dire les mots « guerre » et « invasion » depuis deux semaines –, car quiconque publie ce que l’État estime être des fake news à propos de l’invasion de l’armée russe en Ukraine est passible de 15 ans de prison. Nul ne peut ouvertement critiquer l’invasion russe en Ukraine sans risquer la prison, ces jours-ci.

C’est pour empêcher que les Russes ne voient ce genre de grogne, comme celle des mères de Novokouznetsk, que le Kremlin tient les médias par les ouïes et contrôle l’internet⁠2. Pour créer un univers parallèle, carrément, un monde où la Russie a toujours raison, où la parole de l’État n’est à peu près pas critiquée, remise en question, discréditée, jamais. Un univers parallèle ? C’est une métaphore éculée, je sais. Mais dans le cas de l’écosystème de l’information, en Russie, ce n’est pas une exagération.

Permettez que je vous présente Misha Katsurin, 33 ans, restaurateur à Kyiv. Son père habite Nijni Novgorod, en Russie, à 1300 kilomètres de Kyiv. Après quatre jours à sursauter à cause des tirs d’artillerie, Misha s’est dit : « Coudonc, comment ça se fait que mon père n’a pas appelé pour prendre de mes nouvelles⁠3 ? »

Il a donc appelé son père, Andreï : « J’essaie d’évacuer ma femme et mes enfants. Tout ça est extrêmement épeurant… »

Réponse du paternel : « Non, non, non, non, arrête ! »

Andreï Katsurin, de la Russie, a commencé à expliquer à son fils en Ukraine comment les choses se déroulaient en Ukraine. Il a repris les lignes de parti ressassées par les médias en Russie : l’« opération spéciale » vise à « dénazifier l’Ukraine », « les soldats russes aident les Ukrainiens ».

Son père croyait que tout était calme à Kyiv. Parce que c’est ce que les médias russes doivent dire, c’est sa diète informationnelle quotidienne. Il ne croyait pas son fils qui, lui, vivait dans la peur de mourir, à Kyiv.

Pour Andreï Katsurin, Kyiv est une ville située dans un univers parallèle. Pour son fils, c’est une ville bombardée, assiégée.

Onze millions de Russes ont de la parenté en Ukraine. Les témoignages comme celui de Misha Katsurin abondent⁠4, des familles divisées par la propagande prorusse qui crée carrément un univers parallèle.

Ces histoires de familles séparées par des canyons informationnels m’ont remué : elles montrent que la désinformation est une drogue très, très puissante.

Vous pensiez que certains de vos proches tombés dans les théories du complot, pendant la pandémie, constituaient un phénomène ahurissant ? Imaginez de grands pans d’un pays comme la Russie.

Heureusement, des Russes voient clair. Des Russes manifestent, disent non à la guerre et sont arrêtés par centaines. Il faut saluer leur courage.

Si la désinformation est une drogue très, très puissante, et qui peut façonner le réel, il y a quand même des choses qu’on ne peut pas contredire. Parmi ces choses : des Russes envoyés en Ukraine qui reviennent morts ou estropiés.

Les Russes auraient perdu de 2000 à 4000 soldats depuis deux semaines – une estimation forcément imprécise – en Ukraine. Qu’importe le nombre exact, on sait que les combats sont furieux et que les Ukrainiens offrent une résistance acharnée : beaucoup, beaucoup de Russes vont retourner à la maison dans des cercueils.

Ça va faire beaucoup, beaucoup de mères russes qui, comme celles de Novokouznetsk, vont commencer à poser beaucoup, beaucoup de questions au pouvoir russe. Ces mères sont par ailleurs organisées⁠5.

Je n’insinue pas, ici, que les mères russes vont faire tomber Poutine. La Russie risque la chute par mille petites sanctions.

Je dis juste ceci : la meilleure propagande du monde ne peut pas cacher la réalité des fils morts dans une guerre dont les justifications relèvent de la fiction.

On peut cacher les cercueils. Les Américains l’ont fait⁠6.

On ne peut pas cacher les morts. Et les larmes des mères sont difficiles à censurer.

1 Lisez « They were sent as cannon fodder : Siberian governor confronted by relatives of Russian unit » (en anglais)
2 Lisez « Russia Is Preparing to Cut Itself Off From the Global Internet » (en anglais)
3 Lisez « Ukrainians Find That Relatives in Russia Don’t Believe It’s a War » (en anglais)
4 Lisez « Putin’s disinformation is so effective that Ukrainians can’t convince their own families in Russia they are under attack » (en anglais)
5 Lisez « Just a sea of tears : the group helping anxious mothers of Russian soldiers » (en anglais)
6 Lisez « First Photos of Fallen Soldier Ends 18-Year Ban » (en anglais)