Pendant 26 jours, leurs camions avaient pris le pays en otage. Certains d’entre eux avaient retiré les roues de leurs mastodontes pour empêcher les forces de l’ordre de les remorquer. Leurs opérations étaient financées par des fonds étrangers. Des fonds versés, entre autres, par les services secrets américains. À leur tête, on retrouvait l’un des leaders de Patria y Libertad, groupe paramilitaire d’extrême droite.

Publié le 11 février

C’était l’octobre rouge du Chili, en 1972.

La grève des camionneurs chiliens avait été la première d’une série de crises manufacturées pour déstabiliser le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende. Avec le succès que l’on sait : un an plus tard, la junte militaire s’était emparée du pouvoir.

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Je ne suis pas en train de vous dire qu’un Pinochet en puissance prépare un coup d’État au Canada. Seulement, je note des similitudes troublantes entre ce qui se passe dans les rues d’Ottawa, depuis 15 jours, et ce qui s’est passé dans les rues de Santiago, il y a un demi-siècle.

Ici aussi, on retire les roues des camions pour empêcher leur remorquage. Ici aussi, le soutien au « convoi de la liberté » provient largement de groupes d’extrême droite. Ici aussi, les manifestants financent leurs opérations grâce à des fonds de l’étranger. Ici aussi, le blocus menace l’économie du pays.

Et, oui, ici aussi, l’objectif avoué de certains organisateurs du convoi était bel et bien de renverser un gouvernement démocratiquement élu.

Ce n’est pas une hyperbole. Les milliers de Canadiens ordinaires qui s’étaient joints à la manif des premiers jours pour exprimer leur ras-le-bol sont partis depuis longtemps. Le siège d’Ottawa n’a plus rien à voir avec l’obligation, pour les camionneurs, d’être vaccinés pour traverser la frontière. Ça n’a même plus rien à voir avec la levée des mesures sanitaires.

Ce qui se passe sous nos yeux, désormais, ce n’est rien de moins qu’une tentative d’insurrection.

Le chef de police d’Ottawa, Peter Sloly, est aux abois. Il prévient que les centaines de manifestants stationnés aux abords du parlement fédéral sont « hautement organisés, bien financés, extrêmement déterminés à résister à toutes les tentatives de mettre fin aux manifestations de façon sécuritaire ».

Ce sont des extrémistes, auxquels se mêlent des complotistes gonflés à bloc à force de baigner dans la soupe toxique de désinformation que leur servent les réseaux sociaux.

Ces gens-là sont coincés dans une bulle idéologique, un monde parallèle où les efforts des autorités pour nous protéger d’une pandémie mortelle sont en fait une terrible machination pour nous priver de nos libertés.

Ils y croient dur comme fer. Et ils sont prêts à tout pour contrer cette tyrannie. Pour les opportunistes d’ici et d’ailleurs, l’occasion est trop belle. Le cœur sur la main, ils embrassent la cause des « braves camionneurs canadiens » comme ils auraient embrassé n’importe quelle autre cause.

Parce que tout ce qu’ils veulent, c’est foutre le bordel.

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Il fallait que ça se passe à Ottawa.

Une ville que l’on dit endormie — du moins quand le concert de klaxons fait relâche. La capitale d’un pays réputé pour son extrême politesse, aux limites de l’ennui.

Il y a trois semaines, qui aurait pu imaginer qu’entre toutes les villes du monde, Ottawa deviendrait le cœur incandescent d’une révolte internationale ?

Dès samedi, en France, des « camionneurs » en colère promettent de rouler sur Paris. Dans chaque pays d’Europe, des convois s’organisent, avec l’intention de converger à Bruxelles. En Australie, en Nouvelle-Zélande, au Brésil, aux États-Unis et ailleurs, des manifestants suivront l’exemple d’Ottawa.

Qui aurait cru que le Canada, cette contrée d’ordinaire si mesurée, pourrait galvaniser les forces de l’extrême droite aux quatre coins du monde ?

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Ne nous y trompons pas. Nous ne sommes plus devant un mouvement spontané de citoyens frustrés par l’obligation vaccinale et les mesures sanitaires. Cela devient de plus en plus évident, à mesure que les jours passent et que des journalistes d’enquête creusent cette histoire : ce mouvement est orchestré, encouragé et soutenu par des groupes extrémistes à l’étranger.

Des groupes qui veulent paralyser l’économie, déstabiliser la démocratie, faire croire au peuple que le système ne fonctionne pas, qu’il faut faire quelque chose, peut-être choisir un autre leader, quelqu’un avec une poigne de fer…

Ces tactiques ont été utilisées au Chili, il y a 50 ans. Au Canada, on se croyait à l’abri. Il faut maintenant se rendre à l’évidence : on ne l’est pas tant que ça.

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Les méthodes, bien sûr, se sont modernisées.

Selon une enquête du magazine américain Politico sur le financement du siège d’Ottawa, des dizaines de milliers d’internautes ont été mobilisés par des groupes extrémistes via des canaux comme 4 Chan et Telegram, les réseaux sociaux favoris des suprémacistes.

Une armée de trolls s’adonne aussi à l’astroturfing, ou « similitantisme ». Ils utilisent la machine de désinformation de Facebook, entre autres, pour donner la fausse impression que le mouvement bénéficie d’un large soutien populaire.

Meta a annoncé lundi avoir supprimé des dizaines de fausses pages Facebook liées aux convois de la liberté. Mais les trolls se faufilent, aussi insaisissables que des couleuvres. Dès qu’une page est abolie, une autre est créée ailleurs. Ainsi va la propagande au temps des réseaux sociaux.

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C’est Donald Trump qui a lancé le bal.

Dans un discours prononcé au Texas, le 29 janvier, il a traité Justin Trudeau de « fou d’extrême gauche » et a appelé ses partisans à soutenir les camionneurs canadiens.

Depuis, les animateurs de Fox News en font leur cheval de bataille. Sur le Net, les figures de proue de l’alt-right américaine demandent à leurs abonnés de donner généreusement aux organisateurs du convoi, au nom de la liberté.

En réalité, ils n’ont rien à faire de la liberté, des camionneurs ou des Canadiens. Ils font de la politique. Ils poursuivent leurs guerres culturelles par procuration, en terre étrangère. Chez nous.

Ce n’est même pas subtil. Dans les rues d’Ottawa, on a vu des casquettes rouges MAGA. On a vu un homme à cheval agitant un drapeau « TRUMP 2024 ». On a entendu les slogans prononcés à Washington en janvier 2021.

Quand GoFundMe, s’apercevant que la manif virait à la sédition, a suspendu une collecte de 10 millions, les donateurs se sont tournés vers une plateforme de sociofinancement concurrente, GiveSendGo. Jeudi, les dons atteignaient 10 millions de dollars sur cette plateforme, opérée par un site chrétien américain.

L’accès aux fonds amassés sur GiveSendGo a finalement été gelé en soirée par la Cour supérieure de justice de l’Ontario.

À Ottawa, des élus de toute allégeance sont très préoccupés par l’ingérence étrangère dans cette crise.

Mais au sud de la frontière, des politiciens radicaux ont eu le culot de crier au vol et à la fraude. Ils menacent même GoFundMe de représailles pour avoir suspendu la collecte des manifestants…

Je vais le dire avec toute la politesse canadienne dont je suis capable : mêlez-vous donc de vos affaires. S’il vous plaît.