Il y aura mille blessures à panser après cette pandémie. Dans les familles, dans les cercles d’amis et dans la société. Je ne sais pas comment on va s’en remettre, bien sincèrement.

Publié le 11 février

Je suis assez vieux pour me souvenir du référendum de 1995. Le Oui avait perdu par quelques poils.

Et le lendemain, ben le lendemain, c’était l’Halloween.

Je déconne, mais vous comprenez ce que je veux dire : la vie a continué. Il y a eu des heurts, surtout politiques et métaphoriques. Des grincements de dents. Sans doute des beaux-frères qui ne se sont pas parlé pendant quelque temps.

Mais je n’ai pas souvenir, post-1995, de déchirements semblables à ceux que nous vivons présentement, je n’ai pas souvenir de cicatrices si vastes et si profondes, touchant autant de gens. On avait l’habitude, peut-être : le tiraillement Québec-Canada, nous le vivions depuis des décennies. Nous avions l’habitude.

La pandémie est une bête différente.

D’abord, et peut-être principalement, il y a les médias sociaux, qui nous exposent à la vie – et aux idées – des autres, de centaines d’autres, de milliers d’autres. Leurs excès, leurs lubies, leur rage.

En 1995, à moins d’appeler ton distant cousin que tu avais perdu de vue pour lui demander de quel bord il allait voter, tu n’avais aucune idée s’il était Oui ou Non…

Avec cette pandémie, on sait que ce distant cousin pense que la pandémie est une grippe, que Big Pharma vend des vaccins qui ne servent à rien, que ceux qui croient à tout ce cirque sont des moutons, que nos dirigeants méritent la potence…

Oui, la pandémie est une bête différente. Remarquez, peut-être que les débats référendaires auraient été plus virulents (oups) si Facebook avait existé en 1995.

Un jour, cette pandémie va finir. Ce virus qui a tué des milliers de Québécois va finir par devenir endémique. Comme la grippe espagnole est devenue endémique, une nuisance beaucoup moins mortelle un siècle plus tard qu’elle ne l’était sous sa forme originelle…

La pandémie va finir, mais le fossé, lui, je crains qu’il ne se referme jamais. Les déchirures entre nous vont rester, je soupçonne qu’elles vont perdurer longtemps. Je ne sais pas comment on va réconcilier tout ce beau monde qui ne veut pas s’écouter.

Je m’inclus dans le lot. Politiquement, je suis bien prêt à écouter toutes sortes de points de vue. Fédéraliste, souverainiste, social-démocrate, à-droite-du-centre : m’en fiche. Mais je ne suis pas prêt à écouter quelqu’un qui me dit que « le vaccin ne marche pas » parce qu’il « n’empêche pas la transmission » : ce n’est pas ça, le point, le point est que sans les vaccins, nos hôpitaux seraient devenus un champ de ruines.

Je ne vois pas de pont qui puisse enjamber ce fossé-là, celui qui sépare la réalité des réalités parallèles, les faits des faits alternatifs. Dialoguer ? Je ne vois aucun espace de dialogue avec des gens qui croient que la Terre est plate, non plus. Et qui me disent que je sème la division parce que je dis que la Terre est ronde.

Dialoguer sur la fin du passeport vaccinal ? Bien sûr. À propos de la fin éventuelle du port du masque ? OK. Sur la pertinence de laisser McDo ouvert pendant que la pâtissière de Jonquière, elle, doit fermer… Évidemment. Mais, non, il n’y a pas de dialogue possible si tu me dis que le masque peut empoisonner tes enfants et que toi, ton système immunitaire est fort-fort, fort comme Hulk, au point de ne pas avoir besoin de vaccins, jamais…

Savez-vous ce qui va rester, aussi, ce qui va perdurer ?

La désinformation.

On l’a entendu, le discours désinformé, ces derniers mois : ce n’est pas une pandémie, c’est une « plandémie » ; le virus n’est pas plus malcommode que la grippe ; le vaccin ne fonctionne pas ; le vaccin est dangereux ; le vaccin tue, mais les médias (tous les médias) et les États (tous les États) le cachent…

Des gens croient ces folies, dur comme fer.

Je ne parle même pas du corollaire de ces fausses croyances, une rhétorique de guerre tribale avec des menaces de mort qui se distribuent désormais comme des bonbons, des promesses d’un procès Nuremberg 2.0 pour les traîtres : dirigeants élus, médecins de santé publique, journalistes…

Je parle juste des faits, des faits de base. On a découvert avec cette pandémie que des milliers de nos concitoyens croient à des faussetés qui portent les habits du vrai, créées par des machines de désinfo séduisantes.

Un immense public s’est créé depuis mars 2020 pour ces mythes où tout est simple, où la nuance, l’incertitude et la zone grise n’existent pas. Et ce sera le grand héritage de cette pandémie. Un univers où les fausses équivalences sont reines, où on peut se tailler des faits sur mesure.

Cette pandémie va finir par finir. Mais les rouages de la désinformation, eux, vont continuer à tourner. Encore plus fort. Trop payants, financièrement et politiquement. Ça génère du cash, ça suscite des inspirations militantes. On va inventer d’autres faits pour mobiliser à grands coups de clics fâchés-fâchés des gens qui auront été habitués pendant cette pandémie à mettre les médias sur le même pied qu’un inconnu sur YouTube qui a l’air de connaître son affaire…

Je suis certain qu’il y aura toujours plus de gens rationnels, plus de gens qui croient aux faits avérés, établis. Je suis sûr qu’il y a un marché immense pour ça. À preuve : les formidables nouvelles sur la bonne santé financière de La Presse, soutenue par des milliers de donateurs (merci !), par exemple. On note la même chose au Devoir.

C’est mon seul espoir : nous sommes moins bruyants, mais nous sommes plus nombreux.