Une fois ses années de voyeurisme avouées, Simon Lamarre risquait une peine variant de pas grand-chose à presque rien.

Publié le 30 nov. 2021

L’homme est un candidat à la réhabilitation, et le ministère public requérait un simple « sursis de peine ». La défense plaidait pour une « absolution conditionnelle ».

Il n’était donc pas question que cet ancien prof du primaire s’en aille en prison pour avoir filmé sous les jupes de filles – beaucoup, beaucoup de filles.

Lundi, le juge Jean-Jacques Gagné lui a accordé une absolution, conditionnelle à 150 heures de travaux communautaires et à la poursuite de sa thérapie.

Ce n’est pas si éloigné de ce que réclamait l’avocate du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). À ce détail près : l’homme de 40 ans verra son casier judiciaire officiellement effacé des registres s’il se conforme à ces conditions. C’est ça, l’absolution.

C’est plus qu’un détail, en fait. Sans antécédent judiciaire officiel, l’homme de 40 ans pourrait techniquement retrouver un poste d’enseignant.

Ça n’aurait pas vraiment de sens.

C’est vrai : des absolutions sont souvent prononcées pour les délinquants sans antécédent ; dans le cas de délits relativement mineurs, ou d’accidents de parcours. Une « deuxième chance » qui évite l’expulsion à des gens sans statut, la perte d’un emploi pour des gens devant traverser les frontières, etc.

Quand l’intérêt particulier du délinquant le commande, et que l’intérêt public ne serait pas atteint, le juge peut à l’occasion prononcer une telle absolution.

Le hic dans ce cas-ci, c’est que la déviance du prof Lamarre n’est pas le fait d’un moment d’égarement ou deux. Ses actes s’étalent sur au moins trois ans. Ça ressemble à un mode de vie. Son ex-conjointe avait découvert une série de vidéos de dessous de jupes de filles dans son ordinateur – ou plutôt celui de son employeur. La police a organisé une filature. Et on l’a rapidement arrêté.

Il visait systématiquement des adolescentes – en particulier des collégiennes de 15-16 ans. Il les suivait dans les escaliers mécaniques, à la plage, etc. Il s’arrangeait pour placer son téléphone sous leur jupe et filmer leur sexe.

Le juge note, au chapitre des facteurs atténuants, que les actes n’ont « laissé aucune séquelle aux victimes ».

Mais par définition, un acte de voyeurisme dont les victimes ne sont pas au courant ne peut pas leur laisser de séquelles. Demandez-leur ce qu’elles en pensent, si elles savent que leur intimité a été violée, qu’un type s’excitait en regardant leur sexe en gros plan…

Mieux encore : le juge note qu’il n’y a pas eu de « violence ou de menaces à l’égard des victimes ».

L’argument ne tient pas la route. S’il y avait eu des gestes de violence ou des menaces, ça n’aurait pas rendu le voyeurisme plus grave ; il s’agirait de crimes supplémentaires.

Le fait de ne pas commettre d’autres crimes, plus graves, ne peut pas être considéré comme un facteur favorable à un accusé.

Il est vrai que l’homme a perdu son emploi dans une école primaire. Il exprime des remords et suit sérieusement une thérapie. D’après les rapports psychosociaux, il représente un risque de récidive « entre faible et modéré ». Il ne fait pas de doute qu’avec un casier judiciaire, il ne pourrait pas retrouver un emploi d’enseignant. C’est sans doute mieux ainsi…

Un des aspects les plus étranges de cette affaire, c’est que Lamarre a fait l’objet d’un long reportage de ma collègue Marie-Eve Morasse, en juin 2021, sur un de ses sujets de prédilection, qu’il expliquait brillamment : l’importance de la présence d’hommes en enseignement pour la réussite scolaire des garçons.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Simon Lamarre, photographié au printemps dernier en prévision d’un long reportage de La Presse

Ce qu’on ignorait à l’époque, mais que lui savait évidemment, c’est qu’il était déjà accusé devant la cour criminelle. Il s’est donc exposé lui-même dans un média, tout en sachant qu’il faisait face à ces accusations, pour lesquelles il allait plaider coupable deux mois plus tard.

Le juge semble impressionné par le fait que Lamarre ait obtenu un doctorat en enseignement. Il ne faudrait pas « neutraliser le savoir » de Lamarre par un casier judiciaire, écrit-il.

Encore là, s’il s’était agi d’un incident isolé… Mais on parle de gestes répétés sur des années. Desquels il a tenté de se justifier d’abord par l’attitude de son ex.

Le juge ne veut pas « accroître l’isolement » de l’ex-prof. Mais un simple sursis de peine, une mesure somme toute assez clémente que proposait la poursuite, préserverait sa liberté et ne l’empêcherait pas de se réorienter, dans la mesure où il respecterait les conditions. On a beau être pour la réinsertion sociale, l’intérêt public commande d’éloigner ce type des écoles.

Le juge reconnaît son « dégoût » devant les actes, mais se met en garde contre sa propre répulsion. Il ne « banalise pas les gestes », insiste-t-il.

Pourtant, à écouter sa décision au complet, il glisse particulièrement vite sur les faits, leur préméditation, leur répétition, l’âge des victimes, etc. Ce qui revient assez parfaitement à les banaliser par cette absolution.