Les ex-propriétaires d’un immeuble résidentiel de Saint-Eustache auraient obtenu le départ de la plupart des locataires – dont des personnes âgées – avant de le revendre à profit. Les nouveaux propriétaires ont augmenté le loyer des appartements vacants de plusieurs centaines de dollars, sans y faire de rénovations, affirment des locataires.

Publié le 22 mai
Frédérik-Xavier Duhamel
Frédérik-Xavier Duhamel La Presse

« J’étais une locataire, puis ils nous ont mis dehors », dit Nicole Boisclair, qui a quitté l’automne dernier l’immeuble de la rue Saint-Laurent, à Saint-Eustache. « À l’âge auquel je suis rendue, ils m’ont tellement énervée, c’est terrible », ajoute la femme de 77 ans.

Pour toute compensation, elle dit avoir été dispensée de payer son dernier mois de loyer, et avoir reçu 900 $ pour couvrir – partiellement – ses frais de déménagement. « Je n’en reviens pas encore », dit celle qui vivait dans l’immeuble depuis 25 ans. « J’ai travaillé toute ma vie pour me faire une place à moi, pour quand je prendrais ma retraite, mais là, ça a démoli toute ma vie. »

Revente à profit

Paul­-André Huard et Craig Herman ont acheté l’immeuble de neuf logements en octobre 2021 pour 1 000 000 $, d’après le registre foncier. Ils l’ont revendu en février dernier – moins de quatre mois plus tard – pour 1 675 000 $. Joint au numéro de téléphone de leur entreprise, Investissements Huard Herman, Paul-André Huard a refusé de répondre aux questions de La Presse. Les deux hommes n’ont pas donné suite à nos appels subséquents.

Entre ces deux transactions, les locataires actuels et anciens avec qui La Presse s’est entretenue disent que MM. Huard et Herman leur ont demandé de quitter les lieux sous prétexte de rénovations majeures à venir en juillet 2022.

« Ils m’ont dit : “Vous savez que si vous ne déménagez pas, on va faire des réparations, puis on va démolir votre appartement”, se souvient Nicole Gauthier. Ils m’ont empêchée de dormir pendant une couple de semaines. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Nicole Gauthier

Les ex-propriétaires ont rendu visite aux locataires à plusieurs reprises et leur ont demandé de signer une « entente de résiliation de bail » en offrant de couvrir leurs frais de déménagement et de renoncer à leur dernier mois de loyer. La Presse a pu voir certaines de ces ententes génériques. Les locataires n’ont cependant pas reçu d’avis d’éviction, les autres communications ayant été faites oralement.

Les occupants de six logements sur neuf auraient accepté de quitter les lieux. La Presse s’est notamment entretenue avec deux anciennes locataires, les trois locataires restants et un nouveau résidant de l’immeuble pour ce reportage.

Mme Gauthier, 61 ans, y voyait initialement l’occasion d’emménager dans une résidence mieux adaptée à ses besoins, puisqu’elle se déplace à l’aide d’un déambulateur et ne peut monter seule les escaliers.

Mais après avoir essuyé un refus dans une résidence réservée aux 70 ans et plus, elle a changé d’avis. « Je me suis dit : je ne déménage plus, relate-t-elle. J’ai de la misère à bouger, je ne m’en irai pas pour déménager dans pire qu’ici. »

En parallèle, la Ville est intervenue en novembre parce qu’une dalle de béton avait été arrachée sans permis pour décontaminer le sol suivant l’extraction d’un réservoir de mazout.

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La façade du 30, rue Saint-Laurent, Saint-Eustache

Mme Gauthier a mis en demeure Paul­-André Huard et Craig Herman de l’« informer sur la nature même de la contamination […], de remédier à cette situation en faisant les travaux nécessaires », et leur a rappelé son droit au maintien dans les lieux.

« Puis, moi, à partir de là, je n’ai plus jamais eu de nouvelles », dit-elle, jusqu’à ce qu’on l’informe des nouveaux destinataires de ses chèques mensuels.

À ce jour, on ne sait pas si le sol a bel et bien été décontaminé ou non. La Ville n’en a pas reçu la confirmation, et l’entreprise engagée par MM. Huard et Herman, Emphase Environnement, a refusé de répondre aux questions de La Presse à ce sujet.

Depuis, Mme Gauthier et les autres locataires qui ont résisté ont vu leur bail renouvelé par les nouveaux propriétaires avec de modestes hausses de loyer, comme si de rien n’était. Le loyer mensuel des logements vacants, par contre, a augmenté de centaines de dollars.

Celui de Mme Boisclair, par exemple, a trouvé preneur. Son quatre et demie lui coûtait 648 $ par mois. Le nouveau locataire, Luc Laurin, rencontré sur place, dit payer 1000 $.

Bien que le Code civil oblige les propriétaires à « remettre au nouveau locataire un avis indiquant le loyer le plus bas payé au cours des 12 mois précédant le début du bail », M. Laurin ne connaissait pas le loyer payé par Mme Boisclair avant lui.

Ethel Cudney, aussi âgée de 77 ans, a également quitté son appartement de la rue Saint-Laurent, qu’elle payait 690 $ par mois. En avril, sa fille, Anne-Marie Cudney, l’a vu annoncé sur Facebook pour 1000 $ par mois. Elle a conservé une capture d’écran que La Presse a pu voir.

Selon elle, il n’y a eu aucune amélioration dans l’appartement. La Ville de Saint-Eustache indique aussi qu’il n’y a pas eu de demande de permis pour des rénovations à cette adresse récemment.

Un stratagème répandu

Le professeur Ünsal Özdilek, directeur des programmes en immobilier de l’UQAM, explique que la valeur d’un immeuble est entre autres déterminée par les revenus qu’il peut générer, soit le montant des loyers. Ici, « peut-être que les loyers étaient faibles par rapport aux loyers du marché dans le coin, qui augmentaient », et les propriétaires successifs y ont vu l’occasion de les rattraper en mettant tout le monde dehors, justifiant la hausse du prix de vente.

Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, le loyer moyen d’un appartement de deux chambres dans la région métropolitaine de recensement de Montréal, qui inclut Saint-Eustache, s’élevait à 932 $ par mois en 2021.

M. Özdilek soutient qu’il s’agit d’un stratagème répandu. « La problématique est énorme, on dort au gaz », dénonce-t-il, soulignant que les locataires sont souvent perdants parce qu’ils se retrouvent avec une indemnité négligeable et peuvent difficilement trouver un logement similaire au même prix.

Les nouveaux propriétaires, Schmuel Halpert et Shloma Silberman, ont décliné les demandes d’entrevue de La Presse. « Nous avons acheté cet immeuble avec six des neuf appartements disponibles à la location et avons fait quelques rénovations, et l’avons donné à louer à une agence », a-t-on simplement indiqué par courriel, sans répondre à plus de questions.

L’agente immobilière qui a publié l’annonce sur Facebook, Marie Viscoso, dit l’avoir fait pour aider un collègue, sans vouloir le nommer. « Je ne sais rien de l’immeuble vraiment. Moi, je faisais juste ouvrir les portes », assure-t-elle avant de refuser de répondre aux questions de La Presse. Elle admet cependant avoir été contactée par Mme Cudney fille suivant la publication de l’annonce. « Je sais que c’est une histoire un peu plate […], mais je ne veux pas trop m’en mêler. »

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Diane Bélisle

« Nous autres, on était bien […], on avait de l’agrément ensemble », regrette Diane Bélisle, 74 ans, en parlant d’elle et de ses amies Nicole Boisclair et Ethel Cudney, qui ont quitté l’immeuble. Elle dit avoir refusé l’offre de dédommagement initiale de MM. Huard et Herman, la jugeant insuffisante pour couvrir ses frais de déménagement. Elle a négocié avec eux jusqu’à ce qu’elle apprenne que son immeuble avait une fois de plus changé de mains.

« On aurait dit que ça m’avait donné comme un choc émotif », dit néanmoins Mme Bélisle à propos du stress vécu l’automne dernier. « Je suis toujours fatiguée, la vie n’est plus pareille pour moi. J’ai perdu mes amies, ça m’a donné vraiment un choc. »