Le centre commercial du Domaine-de-l’Estérel, protégé en vertu de sa classification comme immeuble patrimonial, a été détruit vendredi. Des images obtenues par La Presse indiquent qu’il s’agirait d’un acte délibéré.

Mis à jour le 13 mai
Frédérik-Xavier Duhamel
Frédérik-Xavier Duhamel La Presse

« Le bâtiment patrimonial classé du domaine de l’Estérel dans les Laurentides a été démoli illégalement, sans aucune autorisation », a tweeté vendredi la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy. « J’ai demandé au ministère de faire toute la lumière sur ce qu’il s’est passé. Nous appliquerons la loi. »

Des images obtenues par La Presse suggèrent que la démolition du centre commercial protégé vendredi était un acte délibéré. Sur les vidéos enregistrées par le cinéaste Joseph Hillel, témoin de la scène, on peut voir de la machinerie lourde s’affairer à détruire l’immeuble à la façade distinctive.

« Tout était planifié », dit M. Hillel, qui était là en prévision d’un projet de documentaire sur l’histoire du bâtiment. « J’ai parlé à quelqu’un qui était sur place, c’était une commande du promoteur. Ce n’était pas un accident », assure-t-il.

Le bâtiment, construit en 1936-1937 à la demande du riche baron belge Louis Empain, était protégé en raison de sa valeur historique et architecturale, indique le site web du ministère de la Culture et des Communications (MCC).

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Le bâtiment, érigé en 1936-1937 à la demande du riche baron belge Louis Empain, était protégé en raison de sa valeur historique et architecturale.

Selon le maire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, Gilles Boucher, des travaux de démolition d’une partie de la structure – qui n’était pas protégée – avaient eu lieu au cours de la semaine sans accroc.

« Le permis de démolition du manège qui est attaché à ce bâtiment-là […] cette partie-là, j’ai reçu du Ministère au mois de décembre le permis d’autorisation de destruction », explique-t-il.

« Lundi, mardi, mercredi, ils ont démoli la partie qui était autorisée à être démolie par le Ministère et par nous […] sauf que [vendredi], eh bien, tout d’un coup s’effondre l’autre partie. Qu’est-ce qui s’est passé ? On ne le sait pas », laisse tomber le maire.

Le lot où se trouve le bâtiment est la propriété de la firme Olymbec, qui « possède et gère un portefeuille diversifié d’immeubles », d’après son site web. Le registre foncier indique qu’elle en a fait l’acquisition en juillet 2021 au prix de 1,4 million.

Ni Olymbec ni son président Richard Stern n’ont répondu aux demandes d’entrevue de La Presse transmises par téléphone et par courriel.

Une perte importante, mais une reconstruction possible

« On vient de perdre un morceau important du patrimoine international, parce que ça ne faisait pas seulement partie du patrimoine du Québec, mais aussi du patrimoine de la Belgique », s’indigne Philippe Lupien, architecte et professeur à l’École de design de l’UQAM. « C’est lamentable. »

« C’était un bâtiment que certains rattachent à l’Art déco, d’autres y voient plutôt de l’expressionnisme allemand ou du modernisme », explique le professeur Lupien. « Mais en fait, c’était un bâtiment avec une architecture qui n’a pas connu beaucoup d’exemples. »

Il a été réalisé par un éminent architecte belge, Antoine Courtens, né le 13 mai 1899, soit 123 ans jour pour jour avant la démolition de vendredi, remarque le professeur. « C’est comme une bête ironie du sort. »

La Loi sur le patrimoine culturel prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 1,14 million pour une entreprise qui démolit « en tout ou en partie un immeuble » protégé. Elle prévoit en outre que la « ministre peut obtenir de la Cour supérieure une ordonnance pour faire exécuter les travaux requis […] pour remettre en état les biens ».

« C’est ce que je souhaite », dit le maire Gilles Boucher à propos de la restauration. Il ajoute, visiblement ému, s’être présenté comme candidat à la mairie pour la première fois en 2013 précisément « dans le but de sauver ce bâtiment-là ».

« Nous avons suffisamment de documentation pour le reconstruire à l’identique », assure l’universitaire, qui travaille sur l’héritage du baron Empain depuis 1985. Il regrette toutefois que le Ministère n’ait pas été plus vigilant lors des travaux de démolition et déplore qu’il n’y ait pas eu d’inspecteur présent pendant le processus.

« On fait quand même près de 1500 autorisations de travaux par année », souligne Maxime Roy, le directeur de communications de la ministre Nathalie Roy. « On n’a pas malheureusement les ressources pour qu’il y ait des inspecteurs tout le temps », explique-t-il.