La pollution lumineuse de serres dénoncée

Publié le 20 février
Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

Frustrés et inquiets de la lumière nocturne émise par les Serres Toundra à Saint-Félicien, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, des citoyens réclament une loi contre la pollution lumineuse.

Les ciels jaunes photographiés en pleine nuit par les résidants des environs de Saint-Félicien semblent tirés d’un film fantastique. Mais pour beaucoup de gens, cette nouvelle réalité est un fléau.

Caroline Lavoie, qui habite Saint-Prime, juste à côté de Saint-Félicien, a perdu une grande partie du ciel étoilé qu’elle aimait observer en marchant le soir. « Depuis l’hiver passé, on n’y arrive plus, le côté nord du ciel est tout caché par le halo lumineux », dénonce-t-elle. En novembre dernier, l’ampleur du halo émanant du complexe où les Serres Toundra cultivent leurs concombres a doublé, estime-t-elle. « Il faisait jour la nuit ! »

PHOTO FOURNIE PAR CAROLINE LAVOIE

Caroline Lavoie, fondatrice du groupe Tous pour la fin du halo lumineux des Serres Toundra

Elle a porté plainte à la Ville de Saint-Félicien, à la municipalité régionale de comté (MRC) et au ministère de l’Environnement, en vain.

« Il n’y a effectivement pas d’exigences réglementaires visant à limiter la pollution lumineuse », nous a confirmé le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Mme Lavoie a donc créé un groupe Facebook en début d’année pour réclamer « la fin du halo lumineux des Serres Toundra ». Une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, demandant « que le gouvernement du Québec légifère sur la pollution lumineuse », s’est ajoutée lundi dernier.

IMAGE FOURNIE PAR RÉMI BOUCHER

Observation faite par l’instrument VIIRS à bord du satellite Suomi NPP (NOAA/NASA) dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2022. À l’emplacement des Serres Toundra (point du haut), la radiance était presque 100 fois plus élevée qu’à Montréal.

« Quand on regarde une carte de la pollution lumineuse au Québec, les serres sont comme des points incroyablement forts », témoigne Rémi Boucher​, qui documente les problèmes de pollution lumineuse depuis plusieurs années. C’était particulièrement frappant au-dessus des Serres Toundra dans la nuit du 31 janvier au 1er février derniers. Selon l’observation faite par l’instrument VIIRS à bord du satellite Suomi NPP (NOAA-NASA), la radiance y était alors presque 100 fois plus forte qu’au-dessus de Montréal.

« On avait un problème dans la serre, on avait un bris », répond le PDG des Serres Toundra, Éric Dubé. Le problème est venu de la nouvelle serre de la phase 3, dont les écrans noirs censés filtrer plus de 99 % de la lumière ne fonctionnaient pas. La serre est finalement entrée en production jeudi dernier, et les prochaines seront aussi munies d’écrans noirs, assure M. Dubé.

Un surcoût de « plusieurs centaines de milliers de dollars » par serre, que Toundra assume même sans obligation réglementaire, fait-il valoir.

Les serres des phases antérieures vont toutefois continuer à diffuser leurs lueurs nocturnes dans la campagne de Saint-Félicien. Les écrans blancs de la phase 2 seront remplacés par des noirs seulement lorsqu’ils arriveront en fin de vie, dans « environ cinq ans ». « Mais la phase 1, ça va être impossible », parce que son système d’éclairage, moins puissant, ne suffirait pas pour les concombres, prévient M. Dubé.

MRC en renfort

En l’absence de cadre provincial, les trois MRC où s’étend la Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic, en Estrie, ont adopté leurs propres règlements contre la pollution lumineuse. Dans la MRC du Granit, les nouvelles serres dotées d’un éclairage intérieur doivent installer des rideaux occultants sur la quasi-totalité de leurs surfaces (98 % du toit et 95 % des murs).

Le droit acquis accordé aux serres établies avant le règlement s’éteint dès qu’elles interviennent sur leur éclairage ; elles ont alors l’obligation de se conformer aux nouveaux règlements.

Mme Lavoie demande aux MRC de sa région de se doter de règlements semblables. « Dans mon monde idéal, les Serres Toundra seraient obligées de mettre des panneaux sur les phases 1 et 2, et pas dans cinq ans : maintenant ! »

Risques biologiques

Olivier Hernandez, astrophysicien et directeur du Planétarium de Montréal, se désole pour « l’humain qui perd son droit de profiter de la beauté du ciel étoilé ». La pollution lumineuse, « c’est aussi de la pollution, au même titre que la pollution sonore ou atmosphérique, et ça a des conséquences sur les humains et la biodiversité », souligne-t-il. Il appelle les gouvernements à « réglementer rapidement ».

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Olivier Hernandez, directeur du Planétarium Rio Tinto Alcan

La pollution lumineuse a des effets sur la faune (par exemple sur la migration des oiseaux) et sur les humains, chez qui les perturbations du cycle circadien sont soupçonnées d’augmenter les risques de cancers hormonaux, indique M. Hernandez.

« Les effets de la lumière nocturne sur la faune ont fait l’objet de nombreux articles scientifiques et les effets sont démontrés, tout comme chez les humains », a pour sa part souligné le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs dans ses réponses au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) lors de l’examen du projet GNL Saguenay.

Les Serres Toundra ont bénéficié d’un important soutien financier de Québec, dont 55 millions de dollars en prêts et garanties d’Investissement Québec. L’entreprise est détenue par un groupe d’investisseurs de la région (51 %) et par Produits forestiers Résolu (49 %).

En savoir plus

  • 112 millions
    Investissements annoncés par le gouvernement Legault pour doubler les superficies de la culture de fruits et légumes en serre produit au Québec d’ici 2025
    Source : Cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 27 novembre 2020