Ses bénévoles refusent de porter le masque

Publié le 18 janvier
Tristan Péloquin
Tristan Péloquin La Presse

Alors que la population itinérante est frappée par d’importantes éclosions de COVID-19, un groupe d’aide aux sans-abri issu du mouvement d’opposition aux mesures sanitaires, dont les bénévoles refusent ouvertement de porter le masque lors de distributions de nourriture en public, suscite un grand malaise au sein d’organismes d’aide bien établis.

« Ça n’a pas de bon sens, le gouvernement devrait intervenir. La police aussi », dénonce le PDG de la Maison du Père, François Boissy, informé de la situation par La Presse.

L’organisme Unis pour les sans-abris, qui se décrit comme un « mouvement citoyen bénévole », multiplie depuis plusieurs semaines les séances de distribution de nourriture et de vêtements dans des parcs de Montréal, notamment à la place Émilie-Gamelin. Il compte parmi ses bénévoles plusieurs figures de proue du mouvement d’opposition aux mesures sanitaires, dont le complotiste Jonathan Blanchette, connu sur les réseaux sociaux sous le nom de Jo l’Indigo.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE « DONALD DOC »

Le militant antivaccin « Donald Doc », lors d’une séance de distribution de nourriture le 2 janvier

Un certain « Donald Doc », qui a participé à plusieurs évènements publics en compagnie du militant antivaccin François Amalega Bitondo, a aussi été photographié en train de distribuer de la nourriture sans appliquer la moindre mesure sanitaire.

Le fondateur compare la COVID-19 au « rhume »

Le fondateur d’Unis pour les sans-abris, Jonathan Sirois-Bouvier, aussi impliqué dans l’organisation de manifestations contre les mesures sanitaires, ne croit pas à la gravité de la pandémie. Il a refusé de nous accorder une entrevue mardi.

« Au lieu de vous inquiéter que ces pauvres gens attrapent un rhume, vous devriez vous préoccuper du fait que des milliers de ces gens dorment à l’extérieur dans ces temps glaciaux », a-t-il écrit dans un courriel.

Depuis plusieurs jours, les refuges pour sans-abri disent être débordés par la demande, et doivent composer avec de nombreuses éclosions au sein de leur personnel et de la clientèle. Deux hôtels du centre-ville ont été réquisitionnés par la Ville de Montréal pour héberger quelque 150 itinérants. Le Stade de soccer de Montréal a aussi été transformé en centre pour soigner 300 sans-abri atteints de la COVID-19.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D'UNIS POUR LES SANS-ABRIS

Le complotiste Jonathan Blanchette, l’organisateur de manifestations anti-mesures sanitaires Samuel Grenier et le fondateur d’Unis pour les sans-abris, Jonathan Sirois-Bouvier, lors d’une activité de distribution de nourriture le 26 décembre

Mais M. Sirois-Bouvier reproche aux organismes d’aide existants de mettre la vie des itinérants en péril : « Savez-vous combien sont morts dans les dernières semaines ? Savez-vous combien ont des engelures aux pieds, aux mains ? Savez-vous combien pensent s’enlever la vie parce qu’ils sont refusés par [ces] organismes qui les rejettent sous prétexte d’éclosions ? », nous a-t-il écrit.

Plusieurs bénévoles mal en point

Lors des distributions de nourriture, la plupart des bénévoles d’Unis pour les sans-abris ne portent pas de masque, alors que bon nombre des personnes qui viennent chercher de la nourriture en portent lorsqu’ils attendent en file.

Des bénévoles qui ont participé à une distribution de nourriture le 26 décembre et le 2 janvier ont annoncé ces derniers jours sur Facebook souffrir de fièvre, de courbatures et être alités, mais refusent de se faire tester. L’un d’eux, un père qui mène depuis plusieurs mois une campagne devant les tribunaux pour empêcher son enfant mineur de se faire vacciner, a participé à une séance de distribution alimentaire le 2 janvier. Dans sa plus récente vidéo sur Facebook, il affirme que le lendemain de la distribution, il était dans un sale état, au point qu’il « dort depuis 5 jours », une fatigue qu’il attribue à une pizza qui a mal passé. « Ça ne s’appelle pas la COVID ; ça s’appelle couche-toi et dors », explique-t-il à ses centaines de supporters.

Un autre, qui se plaint d’avoir le souffle court au moindre effort depuis trois semaines, soutient sur Facebook qu’il a « poigné cette saloperie des vaccinés ». Il a refusé de nous accorder une entrevue.

Unis pour les sans-abris recueille des dons sur sa page web, mais le numéro de téléphone qui y est affiché mène à un numéro inactif. L’organisme n’est pas inscrit au Registraire des entreprises du Québec.

Trois organismes d’aide à l’itinérance contactés par La Presse, qui demandent eux-mêmes à leurs propres employés et bénévoles d’avoir trois doses de vaccin, de porter le masque et de respecter scrupuleusement les mesures sanitaires, déplorent les façons de faire d’Unis pour les sans-abris.

« Même les personnes en situation d’itinérance, elles le portent, le masque. Ce sont des personnes avec des comorbidités, qui ont souvent des problèmes pulmonaires ou de diabète. Elles sont plus [sujettes] à avoir des complications. On a eu plusieurs décès ces dernières années, à cause de la COVID, et on ne veut pas en ravoir », souligne Michèle Patenaude, directrice générale de l’organisme communautaire CAP St-Barnabé, qui vient en aide aux itinérants du quartier Hochelaga.

« Les itinérants, ils ont vraiment peur d’être malades. Ils prennent des précautions importantes, ils refusent d’aller à certains endroits de crainte d’être malades. Ce n’est pas avec des gens qui sont complotistes ou contre la vaccination, et qui vont à l’encontre des directives sanitaires, qu’on va y arriver », croit François Boissy, de la Maison du Père.

Le PDG de la Mission Bon Accueil, Sam Watts, estime pour sa part que « ces gens ont un bon cœur et veulent aider, mais ce n’est pas la bonne façon de faire ».

« Le problème des personnes itinérantes, ça n’est presque jamais d’avoir accès à un repas. Certains nous disent même qu’ils peuvent avoir cinq repas par jour s’ils le veulent. Ce qui leur manque, c’est un logement et des services. Malheureusement, ce que ces gens font, ça les aide à rester en situation précaire », croit-il.