Le coût prohibitif d’un atterrissage non planifié a poussé Sunwing à terminer le vol de son appareil jusqu’à Cancún le 30 décembre, même si l’équipage avait perdu le contrôle des passagers, selon le fondateur de l’entreprise et président de son conseil d’administration.

Publié le 8 janvier
Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse

« Je n’ai pas été impliqué dans la discussion avec le capitaine sur cette décision, mais quand vous y pensez, faire atterrir un avion coûte très cher, dit Colin Hunter, président du C. A. du Sunwing Travel Group, qui détient la compagnie aérienne du même nom (Lignes aériennes Sunwing). Et nous ne nous faisons jamais rembourser par quiconque. »

Il ajoute que la compagnie a déjà poursuivi les passagers responsables d’un « arrêt non planifié », sans succès.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Colin Hunter, fondateur et président du conseil d’administration du Sunwing Travel Group, qui détient les Lignes aériennes Sunwing

À la fin, la compagnie aérienne paye les coûts.

Colin Hunter, fondateur et président du conseil d’administration du Sunwing Travel Group

Colin Hunter dit qu’il ignore à quel moment la fête est devenue « hors de contrôle ». « Était-ce à une heure de Cancún ? À une demi-heure ? »

En fait, le party a commencé dès l’embarquement, assure l’organisateur de l’évènement, James William Awad, dans une conversation privée avec La Presse sur Twitter. Il assure toutefois que les passagers se sont ensuite calmés et ont regagné leurs places pour le décollage.

« Ensuite, rendu en haut, ça a recommencé », dit l’homme d’affaires, qui emmenait avec lui au Mexique une brochette d’« influenceurs » et de vedettes de téléréalité, ainsi que plusieurs de ses partenaires dans son entreprise « décentralisée » TripleOne.

Masque « non obligatoire » ?

La Presse a aussi questionné Colin Hunter sur les passagers filmés sans masque pendant la fête en haute altitude. « Il n’y a pas de règle obligeant les voyageurs à porter un masque », affirme-t-il.

Les directives fédérales en ces temps de pandémie sont pourtant limpides. « Le gouvernement du Canada exige que tous les voyageurs âgés de six ans et plus portent un masque suffisamment grand pour couvrir la bouche, le nez et le menton pendant toute la durée de leur voyage, selon le site de Transports Canada. Cela vaut également pour les personnes entièrement vaccinées. »

Colin Hunter souligne par ailleurs que Sunwing n’a vendu de billets à aucun des clients du 111 Private Club.

« C’était un vol nolisé qui était réservé au complet par ces gens, donc c’était une affaire privée qui est devenue publique », dit-il, ajoutant que la location d’un avion procure « certains privilèges que vous n’avez pas sur un vol commercial ».

Silence radio

La Presse a joint Colin Hunter chez lui à Toronto après des jours de demandes pour parler à la direction de Sunwing, restées lettre morte.

Après notre appel, il a rappelé pour faire passer un message du président des Lignes aériennes, Mark Williams. « Il dit qu’il y a une enquête en cours et qu’il n’y aura pas d’autres commentaires », a dit Colin Hunter.

Il a toutefois tenu à souligner que « 40 personnes se sont vu refuser l’embarquement parce qu’elles n’étaient pas adéquatement vaccinées » contre la COVID-19.

« Décision idiote »

Les déclarations de Colin Hunter sur les coûts d’un atterrissage non planifié font sourciller des spécialistes de l’aviation civile, mais ils ne sont pas très étonnés.

« C’est souvent pour des raisons économiques qu’on prend ce genre de décision idiote », dit Mehran Ebrahimi, spécialiste en aéronautique à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal.

Il juge inacceptable la décision de Sunwing.

Ils ont pris le risque en espérant que ça n’ait pas de conséquences, dit-il. Les gens auraient pu abîmer la structure de l’avion. Ils voulaient avoir du fun. Et s’ils avaient voulu ouvrir la porte de secours ?

Mehran Ebrahimi, spécialiste en aéronautique

Ex-gestionnaire chez Air Canada, John Gradek assure qu’il fallait faire atterrir l’appareil en pareilles circonstances. « La décision d’aller jusqu’à Cancún a sûrement été prise par Sunwing, et non par le capitaine, dit le chargé de cours à l’Université McGill. La conversation a dû avoir lieu. »

Il convient toutefois qu’un atterrissage aurait pu coûter cher à l’entreprise. « Ça aurait affecté leur marge de profit, et elle n’est déjà pas très élevée pour un vol nolisé. »

John Gradek estime le coût d’un atterrissage non planifié à 10 000 $ en moyenne, mais il varie considérablement entre un petit aérodrome régional et un grand aéroport achalandé comme ceux d’Atlanta ou de Miami.

Le service des relations avec les médias de Sunwing a fait parvenir à La Presse un courriel répétant les mêmes informations déjà transmises aux journalistes.

« Comme précédemment confirmé par Sunwing Airlines et largement documenté dans des vidéos en ligne et sur les réseaux sociaux, un groupe de passagers à bord d’un vol nolisé privé a adopté un comportement turbulent, ne respectant pas les règlements de l’aviation et de la santé publique », selon le message.

L’entreprise ajoute que l’« incident fait l’objet d’enquêtes internes et réglementaires en cours » et qu’elle n’est donc pas en mesure de fournir d’autres détails.

Précision:
Une version précédente de ce texte mentionnait à tort que John Gradek avait été pilote. Il a plutôt été gestionnaire chez Air Canada. Nos excuses.

Accusations de l’AMF : de la « bullshit »

James William Awad a qualifié de « conneries » (bullshit) la mise en garde officielle faite à son égard par l’Autorité des marchés financiers (AMF) en 2015. Dans une décision étoffée, le tribunal de l’AMF a reconnu que M. Awad – qui s’appelait à l’époque Kevin – avait sollicité des investisseurs sans détenir de permis ni posséder les compétences pour une telle activité. Le Bureau de décision et de révision de l’AMF lui a ordonné de cesser les activités de sa firme KJRVS inc., en plus de payer des pénalités de 2000 $. M. Awad s’est défendu au sujet de ses déboires avec l’AMF dans une publication éphémère vendredi sur Instagram. Il affirme qu’il voulait seulement aider ses amis à investir en Bourse et qu’il ne leur avait demandé que 20 $. « Je n’avais pas d’argent pour me battre contre eux [l’AMF] en cour », écrit-il.

Maxime Bergeron, La Presse