Après seulement deux ans d’exploitation, le propriétaire des Jardins Lakou, Jean-Philippe Vézina, a remporté récemment le prix du Maraîcher de l’année pour sa culture de légumes typiques des cuisines afro-antillaises, au concours canadien du magazine enRoute. Le maraîcher établi à Dunham, dans les Cantons-de-l’Est, ne fournit pas seulement en produits des restaurants ou des familles abonnées à ses paniers, mais aussi des organismes qui en font don à des membres de la communauté noire.

« J’ai travaillé auprès de la communauté noire de Montréal, francophone et anglophone, et déjà, à ce moment-là, j’étais conscient des enjeux de santé liés à l’alimentation des familles, et du fait que souvent, elles avaient de la difficulté à avoir accès à des produits frais et nutritifs. Et il y avait aussi une question d’adaptation, surtout pour les nouveaux arrivants », explique M. Vézina.

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Jean-Philippe Vézina, propriétaire des Jardins Lakou

Il cultive notamment des concombres antillais, introuvables en épicerie ici « parce que c’est un produit qui ne se conserve pas très longtemps », et des feuilles d’amarante (appelées lalo par les Haïtiens) qui, au supermarché, sont « soit congelées, soit arrivent toutes flétries ». Et d’autres légumes typiques des cuisines des Antilles, de l’Afrique et du sud des États-Unis, comme le chou cavalier, les okras, des piments forts, et des variétés de courges typiques des Antilles comme la kobocha, et le giromon utilisé pour la soupe joumou, « qui est la soupe du 1er janvier qui souligne l’indépendance d’Haïti ».

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Panier de légumes cultivés aux Jardins Lakou, à Dunham

M. Vézina, né en Haïti et adopté par des Québécois blancs, a longtemps travaillé comme gestionnaire et consultant dans le milieu communautaire, notamment dans les quartiers Côte-des-Neiges, Saint-Michel, Rivière-des-Prairies et Petite-Bourgogne. « Les Jardins Lakou, c’est un peu l’aboutissement de ce parcours que j’ai entamé depuis la fin de mon adolescence », dit-il en évoquant son besoin de se reconnecter à ses racines haïtiennes et africaines.

Le jardin lakou (pour « la cour »), aussi appelé jardin créole, est un modèle agricole né avec l’indépendance d’Haïti.

Le but était de développer l’autonomie alimentaire de groupements de familles ou de petites communautés qui, ensemble, cultivaient une parcelle de terre autour de la maison du paysan.

Jean-Philippe Vézina, propriétaire des Jardins Lakou

En plus de ses clients commerciaux (une soixantaine de familles abonnées à ses paniers hebdomadaires, ainsi que des restaurants), il a fourni au cours des deux derniers étés des légumes pour des ménages de la Petite-Bourgogne soutenus par l’organisme Desta, grâce à un financement de la Fondation McConnell. Une petite organisation appelée ECI (L’Environnement c’est intersectionnel), fondée par une Montréalaise d’origine haïtienne, Lourdenie Jean, a aussi offert des paniers de légumes des Jardins Lakou à des personnes des communautés noire et autochtone l’été dernier.

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Lourdenie Jean, fondatrice de l’organisation l’Environnement, c’est intersectionnel

Pour Mme Jean, qui a travaillé dans le milieu communautaire et y donne encore des ateliers, l’insécurité alimentaire est « l’enjeu qui fait en sorte que tout le monde n’a pas un accès équitable à nourriture ». « Chaque fois que je parle d’insécurité alimentaire, je parle de souveraineté alimentaire », souligne cette étudiante en sociologie et en développement durable.

Beaucoup de relations de pouvoir passent par l’assiette, et malheureusement, la capacité d’être maîtres de notre assiette nous a été enlevée.

Lourdenie Jean, fondatrice de l’organisation l’Environnement, c’est intersectionnel

Son projet de paniers ciblait les personnes noires et autochtones, parce que ces communautés sont actuellement les plus touchées par l’insécurité alimentaire au Canada. Mais aussi parce qu’historiquement, « leur capacité à se nourrir a souvent été ciblée dans les processus de colonisation ».

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Activité aux Jardins Lakou, à Dunham

Les paniers, livrés dans un peu moins d’une dizaine de foyers, ainsi qu’une visite organisée aux Jardins Lakou avec une dizaine de personnes sont des « microprojets », reconnaît la jeune femme. « Ce sont des propositions au maximum de mes capacités, mais dont j’aimerais éventuellement qu’elles s’établissent et inspirent. »

Lourdenie Jean n’a pas encore les fonds nécessaires pour pouvoir répéter l’initiative l’an prochain, mais « il y a de potentielles collaborations qui sont dans mes courriels ».

De son côté, le brasseur Molson Coors s’est engagé à verser 1,5 million de dollars à des organismes qui soutiennent des personnes noires, autochtones et de couleur en Amérique du Nord au cours de la prochaine année. Au Canada, cela servira notamment à financer des bourses pour des restaurants détenus à plus de 70 % par des Noirs (décernées par l’association de professionnels noirs CAUFP). Le soutien fourni par les entreprises à leur communauté (par des dons à des programmes alimentaires, par exemple) figurait parmi les critères de sélection.

Le précédent torontois

À Toronto, où 9 % de la population est noire, c’est la Ville elle-même qui a pris l’initiative de s’attaquer à l’insécurité alimentaire de cette minorité. Soulignant que 36,6 % des enfants noirs vivent dans des foyers touchés par l’insécurité alimentaire, et que les familles noires sont 3,5 fois plus à risque que les familles blanches, le conseil municipal de Toronto a adopté cet automne un Plan de souveraineté alimentaire noire (Black Food Sovereignty Plan), une première au Canada. Ce plan de cinq ans prévoit une cinquantaine d’actions visant à soutenir des organismes, de l’agriculture urbaine, des marchés fermiers et des entreprises de la communauté noire.

Cette stratégie découle d’un plan de lutte contre le racisme envers les Noirs, adopté par la Ville de Toronto en 2017, et de la reconnaissance, par la Santé publique de Toronto l’an dernier, que ce racisme représente une crise de santé publique.

À Montréal, l’organisme qui chapeaute le Conseil du système alimentaire montréalais (CSAM) a demandé du financement à l’Agence de la santé publique du Canada pour pouvoir recueillir des données sur les personnes vivant des inégalités sociales. C’est afin d’avoir « un meilleur portrait de la situation et d’identifier des pistes d’action adaptées pour améliorer l’accès à une saine alimentation pour les personnes vulnérables », nous a indiqué la coordonnatrice du CSAM, Anne Marie Aubert, par courriel. Si jamais l’organisme n’obtient pas ce financement, il va continuer de « trouver une façon de réaliser cette démarche essentielle », assure Mme Aubert.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Selon une étude, la prévalence de l’insécurité alimentaire est presque trois fois plus élevée chez les ménages noirs que chez les ménages blancs au Canada.

Trois fois plus d’insécurité alimentaire chez les Noirs

Les ménages canadiens de minorité visible noire sont presque trois fois plus susceptibles de souffrir d’insécurité alimentaire que les ménages de Blancs, ont constaté avec stupéfaction des chercheurs de l’Université de Toronto, dans une étude publiée dans la Revue canadienne de santé publique en juin dernier1.

« Honnêtement, presque tout m’a surprise dans cette étude », a commenté l’une des auteures, Valerie Tarasuk, en entrevue téléphonique.

Cette étude, la première à comparer l’insécurité alimentaire des populations noire et blanche au Canada, a découvert une prévalence de l’insécurité alimentaire presque trois fois plus élevée chez les ménages noirs (28,4 %, contre 10 % chez les ménages blancs). Les données proviennent de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de Statistique Canada (2005 à 2014).

PHOTO FOURNIE PAR VALERIE TARASUK

Valerie Tarasuk, professeure au département des sciences de la nutrition de l'Université de Toronto

La professeure Tarasuk, qui travaille sur l’insécurité alimentaire depuis des décennies, a été particulièrement frappée par la comparaison entre le Québec et l’Ontario.

Dans la communauté des chercheurs sur l’insécurité alimentaire, il est reconnu que le problème est moins répandu au Québec que dans les autres provinces.

Une étude pancanadienne publiée en 2012 a, par exemple, montré que la probabilité de souffrir d’insécurité alimentaire était presque 60 % moindre chez les travailleurs du Québec que chez ceux de l’Ontario, et ce, sans égard au niveau de scolarité2. Les hypothèses pointent vers le filet social, plus généreux ici.

Or, cet effet protecteur québécois ne semble pas fonctionner pour les ménages noirs, montre l’analyse de l’Université de Toronto.

Si la probabilité de souffrir d’insécurité alimentaire est effectivement moindre au Québec qu’en Ontario pour les ménages blancs, elle est « presque identique » pour les ménages noirs des deux provinces.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Geneviève Mercille, professeure au département de nutrition de l’Université de Montréal

« Ça m’interroge beaucoup », nous a indiqué la professeure Geneviève Mercille, du département de nutrition de l’Université de Montréal, qui a fait partie du comité d’examen par les pairs de l’article. « Comment se fait-il que nos politiques sociales aident tellement bien certains groupes de population au Québec, mais pas d’autres ? »

Propriétaires vulnérables

Ce n’est pas le seul facteur qui semble ne pas bénéficier aux Noirs. Le fait d’être propriétaire de son logis est aussi reconnu comme protecteur. De fait, parmi les ménages noirs, l’insécurité alimentaire est moins présente chez les propriétaires, note l’étude. Sauf qu’elle est plus présente chez les propriétaires noirs que chez les propriétaires blancs. Leur risque est même « presque identique » à celui des locataires blancs, comme si le fait d’être propriétaire mettait moins à l’abri du besoin quand on est noir.

Cette étude « suscite des questions sur le rôle joué par le racisme systémique », estime Mme Tarasuk.

En reconnaissant qu’il « vaudrait probablement mieux que les idées viennent d’une personne noire que d’une femme blanche », elle suggère notamment de s’assurer que les programmes sociaux soient équitables, et qu’il existe des recours efficaces contre la discrimination sur le marché de l’emploi.

Une étude sur les bacheliers universitaires publiée en septembre dernier par Statistique Canada a constaté que les diplômés qui risquaient le plus d’occuper un emploi inférieur à leurs qualifications étaient ceux de minorité visible noire (comparativement aux bacheliers d’autres minorités visibles et aux non-membres d’une minorité visible)3.

Un livret de Statistique Canada indiquait aussi l’an dernier que les taux de chômage de la population noire sont demeurés plus élevés que ceux du reste de la population, et ce, « même pour les niveaux de scolarité plus élevés » (2001 à 2016)4.

Les enquêtes canadiennes devraient inclure les caractéristiques raciales, et suréchantillonner « les groupes sous-représentés, comme les personnes noires », recommande l’étude de Mme Tarasuk.

L’insécurité alimentaire

Sécurité alimentaire : aucun signe de difficulté pour avoir accès à des aliments en raison du revenu.

Insécurité alimentaire marginale : signes qu’il y a des craintes ou des obstacles à un accès adéquat et sûr à des aliments en raison du revenu.

Insécurité alimentaire modérée : signes que la qualité ou la quantité des aliments consommés est compromise.

Insécurité alimentaire grave : signes de réduction de l’apport alimentaire et de perturbation des habitudes alimentaires.

Source : Groupe de recherche PROOF, Université de Toronto

1. Lisez l'étude (en anglais)
2. Lisez l'étude (en anglais)
3. Lisez l'étude de Statistique Canada
4. Lisez le livret de Statistique Canada