L’industrie forestière a contribué aux récentes inondations catastrophiques dans l’intérieur de la Colombie-Britannique, affirment divers observateurs. Le Québec, qui a des pratiques comparables, risque toutefois peu de subir le même sort, estiment les experts.

Publié le 30 nov. 2021
Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

Quand le vert se fait engloutir

La déforestation autour de Merritt et de Princeton est frappante, vue des airs.

Les deux villes de l’intérieur de la Colombie-Britannique, lourdement touchées par les inondations depuis près de deux semaines, étaient ceinturées de forêts vert foncé, en 1984.

Mais au fil du temps, « on voit le vert se faire engloutir » par les coupes à blanc, montrent des images prises par satellite relayées par le documentariste Daniel J. Pierce, qui se penche depuis une dizaine d’années sur l’industrie forestière britanno-colombienne.

« Je ne suis pas un scientifique, mais d’aucune façon couper autant de forêt ne peut se faire sans impact sur l’hydrologie d’un endroit », affirme-t-il dans une vidéo publiée dans les premiers jours des inondations qui a accumulé plus de 50 000 visionnements.

L’auteur du film Water Logged (combinaison de l’expression « gorgé d’eau » et d’une allusion à l’exploitation forestière), qui dénonce le lien entre les coupes à blanc et les inondations ayant frappé Grand Forks, en 2018, n’écarte pas l’influence sur les inondations actuelles d’autres facteurs comme les précipitations anormales et les incendies de forêt, mais il affirme que les pratiques forestières y sont aussi pour quelque chose.

Je ne dis pas que ça ne serait pas arrivé, [mais] on a rendu le problème bien pire.

Daniel J. Pierce, documentariste

Les scientifiques d’accord… en partie

Les scientifiques consultés par La Presse sont aussi d’avis que la déforestation a pu jouer un rôle dans les inondations qui ont frappé l’intérieur de la Colombie-Britannique – ce qui exclut celles d’Abbotsford, dans le sud-ouest de la province – mais soulignent que celle-ci n’est pas uniquement attribuable à l’exploitation forestière.

« S’il y a quelque chose qui pourrait bien expliquer les inondations, ça serait les feux plus que les coupes à blanc, car il y en a eu pas mal plus autour de Merritt », lance le professeur Gregory Paradis, du département d’aménagement forestier de l’Université de la Colombie-Britannique, évoquant les incendies majeurs de l’été dernier et ceux de 2017.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La Colombie-Britannique a connu d’importants incendies de forêt l’été dernier. Ci-dessus, un nuage de fumée s’élève près de Lytton, village ravagé par les incendies, le 15 août.

« Mais les coupes à blanc contribuent aussi », ajoute-t-il, expliquant que des études scientifiques ont démontré que les coupes forestières ont certains impacts sur les processus hydrologiques en forêt.

« Entre autres, la coupe à blanc a tendance à faire augmenter le niveau de la nappe phréatique », illustre-t-il.

L’hydrologie d’un bassin versant est « hautement sensible » à l’exploitation forestière, dans les secteurs de « mi-élévation » orientés vers le sud, concluaient par ailleurs deux de ses confrères de l’Université de la Colombie-Britannique, en 2019.

Leur étude, dont « les conclusions remettent en question le savoir dominant », constate que la suppression de seulement 11 % des arbres d’un bassin versant double la fréquence des inondations et en augmente l’ampleur de 9 à 14 %.

Merritt et Princeton sont justement dans une zone à la topographie accentuée, remarque Gregory Paradis.

PHOTO FOURNIE PAR GREGORY PARADIS

Gregory Paradis, professeur au département d’aménagement forestier de l’Université de la Colombie-Britannique

C’est en montagne, c’est à pic et ça coule vite.

Gregory Paradis, de l’Université de la Colombie-Britannique

La forêt, une éponge

Les arbres sont un obstacle pour la pluie ; ils ralentissent sa chute au sol et, même, en absorbent une partie.

L’ombre des arbres ralentit également le processus de décomposition de la matière organique au sol, qui elle aussi ralentit la pluie, tandis que leurs racines maintiennent le sol en place.

« Quand on coupe [les arbres], on accélère la décomposition pour exposer le sol minéral [et quand] l’eau tombe, elle va tomber plus directement sur le sol que lorsqu’on avait des forêts », explique le professeur Paradis.

« La forêt agit comme une éponge, une grosse éponge », illustre Jens Wieting, conseiller scientifique pour les forêts et le climat du Sierra Club de la Colombie-Britannique, une organisation environnementale sans but lucratif.

Le ruissellement de l’eau a aussi été facilité par les incendies de forêt de l’été dernier, qui ont fait « cuire les sols » et les ont rendus hydrophobes, ajoute le spécialiste de l’hydrologie forestière Sylvain Jutras, professeur à l’Université Laval, à Québec.

Revoir les pratiques forestières

Les inondations dans l’intérieur de la Colombie-Britannique sont « un terrible exemple de la combinaison de la dégradation des forêts et d’évènements météorologiques extrêmes exacerbés par la crise climatique », affirme Jens Wieting

Son organisation avait d’ailleurs publié au début de l’année un rapport sonnant l’alarme sur les « impacts catastrophiques » que pourrait avoir la foresterie industrielle de la Colombie-Britannique sur 15 risques climatiques, dont les inondations et les glissements de terrain, mais aussi les pénuries d’eau et les incendies de forêt.

Les pratiques forestières de la Colombie-Britannique ne sont pas basées sur les connaissances scientifiques les plus récentes, déplore le Sierra Club de la province.

Le documentariste Daniel J. Pierce est du même avis, estimant que Victoria devrait réorienter son industrie forestière en donnant la priorité à la gestion de l’eau, un besoin qui se fera de plus en plus criant avec la crise climatique.

« On pourrait travailler à régénérer nos bassins versants, nos forêts pourraient être nos meilleures alliées ; les changements climatiques sont là, ils ne vont pas disparaître », a-t-il dit dans un entretien avec La Presse, s’inquiétant que les coupes augmentent dans les secteurs montagneux à risque.

Le professeur Gregory Paradis se montre lui aussi critique de la gestion des forêts par la Colombie-Britannique : « Grosso modo, tout ce qu’on fait, c’est des coupes à blanc et replanter après. »

Il déplore que les modèles qui déterminent le volume de bois qui peut être récolté « ne permettent pas de facilement inclure les perturbations naturelles comme les feux, les chablis, les insectes et les changements climatiques ».

Le gouvernement britanno-colombien reconnaît que « l’exploitation forestière peut contribuer aux inondations », mais assure miser sur « une approche scientifique de reboisement pour [en] réduire le risque », a déclaré dans un courriel à La Presse un porte-parole du ministère des Forêts, des Terres, de l’Exploitation des ressources naturelles et du Développement rural, Nigel McInnis.

Quelques chiffres

56,2 millions d’hectares

Superficie totale de la forêt de la Colombie-Britannique

12,2 millions d’hectares

de forêt bénéficie d’une protection, en Colombie-Britannique

Source : ministère des Forêts, des Terres, de l’Exploitation des ressources naturelles et du Développement rural de la Colombie-Britannique

Improbable au Québec

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Si les coupes à blanc sont le type de récolte le plus répandu dans la forêt boréale, elles ne le sont pas dans la forêt mixte du sud du Québec.

Il est improbable que les coupes à blanc contribuent au Québec à des inondations comme celles qui frappent en ce moment l’intérieur de la Colombie-Britannique, estiment différents experts.

Le risque est « très, très faible », affirme le professeur Sylvain Jutras, de l’Université Laval, spécialiste de l’hydrologie forestière et ingénieur forestier.

Il en veut pour preuve la littérature scientifique « extrêmement claire » quant au fait que dans le nord-est de l’Amérique du Nord, les effets des coupes forestières sur l’hydrologie des bassins versants sont très faibles sous les 50 % de récolte ou de perturbations, contrairement aux zones montagneuses de l’Ouest canadien.

PHOTO MARTINE LAPOINTE, FOURNIE PAR SYLVAIN JUTRAS

Le professeur Sylvain Jutras, de l’Université Laval, spécialiste de l’hydrologie forestière et ingénieur forestier

On ne coupe pas assez pour atteindre ces seuils.

Sylvain Jutras, professeur à l’Université Laval, spécialiste de l’hydrologie forestière et ingénieur forestier

M. Jutras estime que « dans les pires situations, on atteint de 10 à 35 % en aire équivalente de coupe ».

Des chercheurs de l’Université Laval ont mené dans les dernières années des recherches dans la forêt Montmorency, au nord de Québec, et n’ont décelé aucune modification au régime pluviométrique après une coupe forestière sur 50 % du secteur, explique Sylvain Jutras.

Autres facteurs

D’autres facteurs réduisent aussi le risque que la déforestation contribue à des inondations au Québec, estime le professeur Sylvain Jutras.

Les coupes à blanc, qui sont le type de récolte dominant dans la forêt boréale, ne le sont pas dans la forêt mixte du sud du Québec, explique-t-il.

Les agglomérations urbaines de la rive nord du Saint-Laurent, elles, sont bien alimentées par des bassins versants qui remontent jusque dans la forêt boréale, où il y a des coupes à blanc, mais les incendies de forêt y sont rares, poursuit-il, prévenant toutefois que cela pourrait changer avec le dérèglement climatique.

C’est plutôt l’ouest du Québec qui subit les incendies de forêt, à l’heure actuelle, mais il s’agit là du bassin versant de la baie de James, peu habité, complète le professeur.

Toute déforestation n’est pas attribuable à l’industrie forestière, notamment dans le sud du Québec, où les besoins agricoles et commerciaux sont souvent à l’origine du déboisement, précise Sylvain Jutras.

Les forêts québécoises sont également moins accentuées que celles de la Colombie-Britannique, observe le professeur Gregory Paradis, lui aussi d’avis que des inondations attribuables à l’exploitation forestière sont peu probables au Québec.

Le délai entre un évènement pluvial et l’apparition de cette eau dans une rivière lointaine est plus court quand il y a une topologie extrême comme dans les montagnes de la Colombie-Britannique qu’au Québec.

Gregory Paradis, de l’Université de la Colombie-Britannique

Signal d’alarme

Une grande inconnue devrait toutefois inciter à la prudence, estime Jens Wieting, conseiller scientifique pour les forêts et le climat du Sierra Club de la Colombie-Britannique : la crise climatique.

Les inondations dans l’ouest du pays devraient être « un signal d’alarme pour toutes les régions du Canada », affirme l’écologiste, qui croit que les gouvernements provinciaux devraient revoir et modifier leurs cadres forestiers à la lumière de ce qui se produit en Colombie-Britannique.