L’engouement des consommateurs québécois pour les produits bios est entendu par les agriculteurs d’ici. La superficie des terres consacrées à l’agriculture bio a doublé en cinq ans, si bien que le Québec est maintenant responsable de la moitié de la production canadienne. Et les producteurs peinent à répondre à la demande…

Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Deux fois plus de terres qu’il y a cinq ans

L’industrie du bio explose au Québec, qui abrite maintenant près la moitié de la production canadienne. Or, même si la superficie de terres de cultures biologiques a doublé en cinq ans dans la province, les producteurs peinent toujours à répondre à une demande sans cesse croissante.

Au Québec, la superficie des terres agricoles vouées au biologique est passée de 49 000 hectares en 2015 à 106 000 hectares en 2020, selon le rapport annuel du Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV).

En 2015, le gouvernement du Québec s’était pourtant donné 10 ans pour doubler la superficie de production biologique. L’ambitieux défi a donc été relevé beaucoup plus vite que prévu, dès 2019. « On est surpris de la vitesse à laquelle ça s’est fait », lance Alain Rioux, coordonnateur de la Filière biologique du Québec, organisation vouée au développement du secteur biologique québécois.

Et les consommateurs n’y sont pas étrangers. Ils « accordent de plus en plus d’importance aux valeurs telles que la santé et l’environnement », explique la PDG du CARTV, Pascale Tremblay.

Un véritable engouement

La proportion des Québécois qui mettent 30 % ou plus de produits biologiques dans leur panier d’épicerie est passée de 11,5 % en 2011 à 26,7 % en 2020, selon les chiffres de la Filière biologique du Québec.

« La courbe du biologique ne fait qu’augmenter depuis 30 ans, tant chez les consommateurs que chez les producteurs », soutient Pierre-Antoine Gilbert, enseignant et coordonnateur du programme Gestion et technologies d’entreprise agricole au Cégep de Victoriaville.

« Ce n’est pas juste une mode, c’est là pour de bon », renchérit Caroline Halde, professeure au microprogramme en agriculture biologique à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

Le Québec en tête

C’est désormais au Québec qu’il y a le plus de fermes certifiées bios, selon des chiffres fournis par Mme Halde.

Près de 10 % des entreprises agricoles québécoises sont certifiées biologiques. Les autres provinces canadiennes sont à environ 3 ou 4 %.

Caroline Halde, professeure au microprogramme en agriculture biologique à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval

À peu près 50 % de l’industrie biologique canadienne se retrouve au Québec, renchérit M. Rioux. La province est le premier producteur mondial de sirop d’érable, de canneberges et de bleuets biologiques.

L’acériculture, soit la culture des érables, représente la plus grande proportion du secteur biologique au Québec. Bien que 45 % du sirop d’érable produit au Québec soit biologique, ce n’est pas encore suffisant pour répondre à la demande criante.

« Les transformateurs sont toujours à la recherche de producteurs acéricoles pour augmenter leur volume en sirop biologique », indique M. Rioux.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La ferme biologique Agri-Fusion, en Montérégie

Entraide et défis

L’entraide et la coopération entre producteurs agricoles expliquent en partie ce leadership québécois. « Plus il y a de producteurs biologiques, plus ça encourage les autres à le devenir. Il y a aussi de la coopération et beaucoup de mentorat entre producteurs agricoles », indique Mme Halde.

La stratégie de croissance du secteur biologique du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a également porté ses fruits, croit Mme Halde. Les producteurs biologiques ont pu profiter de mesures financières incitatives, ce qui a « réduit le risque financier des fermes et donné confiance à beaucoup de producteurs pour faire le saut vers le biologique », soutient-elle.

De nombreuses ressources ont également été investies dans la recherche et l’innovation du secteur.

Malgré les ressources à la disposition des producteurs, les fermes biologiques ne répondent pas à la demande grandissante, soutient Mme Halde.

La demande des consommateurs pour les aliments biologiques est vraiment là, mais la production agricole biologique n’arrive pas à suivre. On a déjà beaucoup de fermes biologiques, mais il en faudrait plus.

Caroline Halde, professeure au microprogramme en agriculture biologique à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval

« Le Québec doit importer beaucoup de produits biologiques, parce qu’on n’en fournit pas assez », ajoute-t-elle. La valeur des importations de produits biologiques au Canada atteignait 789 millions de dollars en 2019, selon un rapport d’Exportation et développement Canada (EDC). Près de la moitié des importations canadiennes d’aliments biologiques étaient des produits d’horticulture, comme la laitue, les épinards, les fraises, les pommes ou les raisins, en provenance des États-Unis.

Un avenir prometteur

L’engouement pour le bio se fait aussi sentir sur les bancs d’école, ce qui laisse présager une croissance continue de la production pour les années à venir.

Au Cégep de Victoriaville, qui offre l’un des seuls diplômes d’études collégiales en agriculture biologique, la hausse du nombre d’inscriptions est frappante.

En 2008, on avait 30 admissions dans chacun de nos profils. En 2021, on en a eu 152.

Pierre-Antoine Gilbert, enseignant et coordonnateur du programme Gestion et technologies d’entreprise agricole au Cégep de Victoriaville

Des jeunes de partout au Québec s’y retrouvent. « On a des personnes qui arrivent de l’Outaouais, de la Gaspésie et du Nouveau-Brunswick. La moyenne d’âge tourne autour de 25 ans.

« Il y a souvent des retours aux études, des réorientations de carrière, des personnes qui avaient des maîtrises et des doctorats », énumère M. Gilbert.

La situation est similaire au microprogramme en agriculture biologique à l’Université Laval. « On a vu une augmentation du nombre d’étudiants. On a même des étudiants hors programme qui viennent suivre les cours du microprogramme », indique Mme Halde. Elle a aussi observé un intérêt grandissant chez les étudiants au baccalauréat en agronomie pour apprendre les bases de l’agriculture biologique.

64 %

Proportion des Québécois qui consomment régulièrement des produits biologiques

Source : La Filière biologique du Québec

2683

Nombre de producteurs biologiques au Québec

11 161

Nombre de produits certifiés biologiques québécois (par exemple, la farine de La Milanaise, le fromage de la Fromagerie L’Ancêtre, les huiles de Maison Orphée…)

Source : Bio Québec

Le saut vers le biologique

PHOTO FOURNIE PAR LE DOMAINE DES CÔTES D’ARDOISE

Le Domaine des Côtes d’Ardoise

Depuis cinq ans, des centaines de producteurs ont fait le passage de l’agriculture conventionnelle à la biologique. Un processus qui demande du temps, de la patience et beaucoup de conviction.

Le Domaine des Côtes d’Ardoise, plus vieux vignoble du Québec, a obtenu sa certification 100 % biologique au mois de septembre, après trois années de démarches. « C’était dans ma nature profonde de passer au biologique », déclare Henry-Alain Drocourt, directeur général du domaine, qui se dit ravi de sa décision.

Dans les dernières années, le vigneron s’est beaucoup documenté sur les pesticides et sur les maladies qu’ils peuvent engendrer. « Ça m’a sensibilisé », dit-il.

Effrayé par la quantité de pesticides sur les aliments, il a décidé de faire le saut vers le biologique. « Pendant les trois dernières années, on agissait comme si on était bios, mais on ne pouvait pas encore marquer « bio » sur nos produits. »

À partir de la récolte de 2021, le domaine produira des vins 100 % biologiques, notamment avec du riesling, du chardonnay, du gamay et du gewurztraminer.

Il y a énormément de demande. La clientèle nous demande souvent des vins bios, nature ou sans sulfites.

Henry-Alain Drocourt, directeur général du Domaine des Côtes d’Ardoise

Conviction

La ferme biologique Agri-Fusion, en Montérégie, est une des pionnières dans le milieu. Elle a fait le saut vers la culture biologique en 2003. Aujourd’hui, sa culture s’étend sur 3000 hectares. On y cultive principalement du maïs, du soya, du blé, des pois, des haricots, des carottes et de l’épeautre.

Gilles Audette, président-directeur général de la ferme, est fier de nous faire visiter ses cultures. « C’est la plus grande ferme biologique du Québec », s’exclame-t-il. Derrière lui, les champs s’étalent à perte de vue, tandis que les employés s’affairent à la récolte du maïs.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Gilles Audette, président-directeur général de la ferme biologique Agri-Fusion, en Montérégie

L’homme se définit comme un producteur bio par conviction. « Les pesticides, c’est un gros problème. Le biologique est beaucoup plus sain pour l’environnement », dit-il.

La culture biologique, ce n’est pas de tout repos, prévient l’agriculteur.

Le bio, c’est plus exigeant. Il n’y a pas une journée sans que l’on soit dans le champ. Ça demande beaucoup d’implication.

Gilles Audette, PDG de la ferme Agri-Fusion

Sur le plan de la production végétale, les grands défis techniques résident dans le contrôle des mauvaises herbes.

« On doit faire le désherbage mécanique de différentes cultures jusqu’à quatre fois pendant la saison et on a besoin d’environ sept machines pour le faire », explique-t-il.

« La qualité a un prix »

Pour remplacer l’usage des pesticides, les producteurs biologiques doivent avoir des pratiques agricoles de rechange, ce qui entraîne des coûts supplémentaires. C’est en partie ce qui explique les coûts souvent plus élevés des aliments biologiques.

« Ça coûte plus cher, parce que c’est moins industrialisé et que ce sont des produits de qualité. La qualité a un prix. C’est vrai dans les vêtements, dans les autos, et aussi dans la nourriture », affirme M. Audette.

Le matériel nécessaire est également plus coûteux. « Les engrais qu’on utilise en bio peuvent être de quatre à cinq fois plus chers que les engrais qu’on utilise en agriculture ordinaire. L’agriculteur ne se met pas plus d’argent dans les poches, mais ça coûte plus cher à produire », indique Pierre-Antoine Gilbert, enseignant et coordonnateur du programme Gestion et technologies d’entreprise agricole au Cégep de Victoriaville.

« Quand j’ajoute du sucre [au moût de raisin], je ne peux pas utiliser du sucre ordinaire, je dois utiliser du sucre biologique, et c’est environ trois fois plus cher », illustre M. Drocourt.

Malgré les coûts supplémentaires, l’adaptation et les nombreux défis, les agriculteurs sont unanimes : le biologique, ça vaut le coup.