Slandie n’a pas vu ses jeunes garçons depuis trois ans. Jean Rody, lui, n’a pas encore rencontré sa fille de 4 ans. Osena, elle, tente sans succès de faire venir ici le fils de son défunt mari – préposé aux bénéficiaires terrassé par la COVID-19 à Montréal en 2020. Au moment où Haïti est plongé dans une grave crise politique et économique, des membres de la communauté haïtienne au Québec et des avocats en immigration plaident pour accélérer la réunification familiale. Un dossier de Caroline Touzin

Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse

La promesse

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Slandie Édouard, 29 ans

« Je vous promets de revenir vous chercher. »

Forcée de fuir Haïti pour des raisons de sécurité, Slandie Édouard a déposé ses enfants de 2 et de 5 ans chez sa mère à la campagne en leur faisant cette promesse.

C’était il y a trois ans.

Depuis, dans un village du Plateau central de cette île des Antilles, deux garçons attendent leur mère.

L’Haïtienne de 29 ans, qui a traversé le chemin Roxham pour demander l’asile au Canada, ne se doutait pas qu’elle serait séparée d’eux aussi longtemps.

Plus que jamais, avec l’instabilité qui s’aggrave dans son pays d’origine, elle a peur pour eux.

Il y a tellement de kidnappings. Chaque jour, je prie pour qu’ils restent en vie.

Slandie Édouard

« Quand viendras-tu nous chercher ? », lui demandent ses fils Skendy et Alandy, presque tous les dimanches, quand elle leur parle sur WhatsApp alors qu’elle tente du mieux qu’elle peut de les aider avec leurs devoirs.

Son cadet, Alandy, âgé maintenant de 5 ans, conserve les cadeaux fabriqués à l’école pour la fête des Mères dans une « cachette » pour le jour où il reverra sa maman.

En Haïti, les garçons n’ont que leur grand-mère ; leur père les a abandonnés. Et la grand-maman s’occupe seule de trois autres enfants de la famille pour un total de cinq.

Tous survivent grâce à l’argent que Mme Édouard leur transfère chaque mois. « J’envoie de l’argent pour un mois, mais tout coûte si cher ces jours-ci qu’après deux semaines, ils n’ont plus rien », dit-elle.

À Montréal, la jeune femme occupe trois emplois dans des établissements de santé. La semaine, elle fait des soins à domicile pour un CLSC en plus d’être agente de sécurité à l’Hôpital général juif. Les week-ends, elle travaille comme préposée dans une résidence privée pour aînés.

Trois ans après s’être réfugiée au Canada, la jeune femme vient d’obtenir sa résidence permanente. Mais elle n’a aucune idée du temps que cela prendra pour faire venir ses enfants à Montréal. Le délai entre le dépôt d’une demande et les retrouvailles peut facilement atteindre deux, voire trois ans.

« On m’a prévenue que ça allait être long, encore plus long que d’habitude à cause de la COVID et de la situation actuelle en Haïti », se désole-t-elle.

Au moment où Haïti est plongé dans une grave crise politique et économique, des membres de la communauté haïtienne au Québec et des avocats en immigration plaident depuis deux mois – sans succès – pour accélérer la réunification familiale.

À leurs yeux, le temps presse.

Or, ils ne sentent pas que les gouvernements canadien et québécois comprennent l’urgence d’agir.

« Pourquoi ne pas faire un programme spécial pour Haïti comme le Canada l’a fait pour les Syriens ? Pour les Afghans ? Pour les ressortissants du Liban et de Hong Kong ? Pourquoi le Canada est-il plus humain envers certains groupes qu’envers un autre ? », demande la directrice de la Maison d’Haïti, Marjorie Villefranche.

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Je comprends le drame des Afghans, des Syriens, des Libanais. Et le drame sans fin des Haïtiens, lui ?

Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d'Haïti

En effet, le Canada a mis en place des « programmes spéciaux » pour les ressortissants du Liban et de Hong Kong à la suite de crises politiques récentes.

Haïti était déjà en proie à une crise politique et sociale majeure depuis plus d’un an quand le meurtre du président Jovenel Moïse est survenu, en juillet dernier. Les gangs y multipliaient les enlèvements et les violences alors que le chef d’État était accusé de laisser la situation dégénérer.

Depuis, l’instabilité s’est aggravée. Et à cet assassinat s’est ajouté, un mois plus tard, un séisme meurtrier qui a ravagé le sud-ouest du pays des Caraïbes. Les gangs semblent aujourd’hui avoir le contrôle du pays. Plus de 600 cas d’enlèvement y ont été recensés de janvier à septembre 2021, contre 231 à la même période en 2020, selon le Centre d’analyse et de recherche en droits humains, organisme situé dans la capitale haïtienne.

En juillet, dans une lettre ouverte appuyée par 50 cosignataires, la présidente de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration (AQAADI), MStéphanie Valois, a demandé à Québec et à Ottawa – ce dernier possédant l’autorité en la matière – de traiter en priorité les demandes de visa et de résidence permanente venant des membres de la famille immédiate des Haïtiens au Canada de même que celles des Haïtiens ayant été reconnus comme réfugiés. « Il nous est impossible d’accepter que des Haïtiens attendent leurs documents pour venir rejoindre leur famille ici en étant menacés d’enlèvements, de viols, d’attaques tels que rapportés par les médias et les ONG », écrivent-ils.

« Le fait que le président Jovenel Moïse se soit fait assassiner chez lui, sans qu’une seule personne de sa garde rapprochée soit blessée ou tuée, démontre que l’État ne peut pas protéger ses citoyens contre ces gangs qui volent, kidnappent, tuent, violent en plein jour des femmes et des enfants », ajoute le porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut, Frantz André.

Jamais sans ma fille

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Jean Rody Laine

« Pourquoi Hong Kong et le Liban et pas Haïti ? »

Jean Rody Laine se pose la même question que Marjorie Villefranche, de la Maison d’Haïti.

Ce demandeur d’asile haïtien n’a pas encore rencontré sa cadette, Rosalie, aujourd’hui âgée de 4 ans.

« J’aimerais tellement la serrer dans mes bras », lâche-t-il, ému.

Il a fui Haïti en 2017 après avoir échappé à un kidnapping. Sa famille a également été menacée de mort, raconte-t-il.

Sa femme – alors enceinte de la cadette – et son fils aîné – qui a aujourd’hui 8 ans – se sont réfugiés au Chili. Lui a poursuivi sa route jusqu’au Canada – en traversant le chemin Roxham – dans l’espoir d’y être accueilli et de faire ensuite venir sa famille.

À Montréal, il travaille comme agent de sécurité dans un hôpital. Il a un second boulot de préposé dans une résidence pour personnes âgées. Il enchaîne les quarts de travail de soir et de nuit. « Je prends les quarts que les autres ne veulent pas faire », dit-il.

Depuis le début de la pandémie, il travaille environ 70 heures par semaine. Parfois plus. Et le jour, il fait du bénévolat auprès de personnes âgées dans un centre communautaire de Côte-des-Neiges.

Quatre ans plus tard, toujours séparé des siens, il est sur le point de craquer.

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Jean Rody Laine

« Je n’en peux plus de vivre loin de mes enfants », raconte-t-il, assis dans la minuscule cuisine de son deux et demie de Notre-Dame-de-Grâce. L’endroit est à peine meublé : un matelas par terre, une table de cuisine avec deux chaises et un banc d’entraînement dans un coin du salon. Les murs sont nus. Seul, le père de famille n’a fait aucun effort pour rendre les lieux chaleureux.

Sa femme et ses enfants ont dû rentrer en Haïti après avoir vécu un an au Chili ; leur visa temporaire là-bas n’a pas été renouvelé.

Sauf que la situation en Haïti s’est dégradée à un point tel qu’ils ont décidé d’entreprendre une périlleuse traversée de l’Amérique centrale pour gagner les États-Unis – et le but ultime : le Canada.

Sa femme et ses deux enfants ont bravé la jungle hostile du Darién, en Colombie, pour atteindre le Panamá comme des milliers d’autres migrants avant eux.

Cet « enfer » de 266 km représente cinq ou six jours de marche dans une forêt tropicale dense et humide où des « coyotes » les dépouillent de leurs avoirs en leur promettant de les faire traverser et de les « protéger » des narcotrafiquants du secteur.

Ma femme a vécu des choses terribles sur la route. Peut-être qu’elle a été violée. Beaucoup de femmes sont violées sur cette route. Je ne sais pas. Elle n’est pas capable d’en parler. Tout ce que je sais, c’est qu’elle a vu une famille se noyer.

Jean Rody Laine

Après huit jours à braver les éléments, ses enfants sont ressortis de la forêt fiévreux et déshydratés.

Fin septembre, la mère et les deux petits se sont retrouvés à camper sous un pont près de Del Rio, au Texas, avec des milliers d’autres migrants d’origine haïtienne dans l’espoir d’être admis aux États-Unis. Ils y étaient au moment où des gardes-frontières à cheval ont repoussé des migrants d’origine haïtienne en faisant tournoyer leurs rênes, rappelant une scène d’esclavage. Ces images ont suscité l’indignation un peu partout sur la planète.

PHOTO FELIX MARQUEZ, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des gardes-frontières à cheval tentent d'empêcher des migrants haïtiens de franchir le Rio Grande, qui sépare le Mexique du Texas, le 19 septembre dernier.

Encore une fois, le père de famille a été envahi d’un grand sentiment d’impuissance. « Ma famille a subi un traitement inhumain, lâche-t-il. Si mon statut n’était pas précaire, elle n’aurait pas été obligée de prendre tous ces risques. »

Comme il a surtout travaillé en tant qu’agent de sécurité durant la COVID-19, M. Laine ne s’est pas qualifié dans le programme de régularisation des « anges gardiens » mis sur pied par le fédéral. Un autre espoir réduit en fumée. Le père est actuellement en attente d’un réexamen de son dossier en appel après avoir vu sa demande d’asile refusée.

Sa femme et ses enfants patientent maintenant aux États-Unis, incertains de leur sort. « Mon seul but est de retrouver ma famille, répète-t-il quelques fois durant l’entrevue. Ici, j’ai du travail, une voiture, une stabilité, mais je n’arriverai pas à vivre sans eux. »

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Nombre de certificats de sélection délivrés par Québec pour autant de personnes à la suite du programme fédéral de régularisation des anges gardiens – un programme mis en place pour régulariser le statut des demandeurs d’asile ayant travaillé dans le milieu de la santé durant la pandémie.

À la mémoire de Marcelin François

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Marcelin François

Avant sa mort, le demandeur d’asile Marcelin François avait entamé des démarches pour faire venir au Canada son fils de 14 ans resté en Haïti.

Aujourd’hui, sa veuve, Osena Charles, poursuit le rêve de l’« ange gardien » de 40 ans mort de la COVID-19 en avril 2020.

« C’était le souhait de Marcelin », laisse tomber la mère de famille de 36 ans, rencontrée dans son logement modeste de Montréal-Nord.

Le fils de M. François vit avec sa mère – Mme Charles est la belle-mère – dans une modeste maison composée d’une seule pièce à Saint-Marc, une ville située à 90 km au nord-ouest de Port-au-Prince.

« Sa mère et lui ne sortent pratiquement plus, raconte Mme Charles, qui garde contact avec l’adolescent. Ils ont peur des kidnappings. Ils n’ont pas d’argent pour payer une rançon. »

C’était son père qui subvenait à ses besoins en lui envoyant de l’argent en Haïti. À Montréal, M. François travaillait le week-end dans des résidences pour personnes âgées, en plus de conduire un chariot élévateur à temps plein la semaine.

Aujourd’hui, Mme Charles – qui a trois enfants âgés de 2, 4 et 12 ans – continue d’aider son beau-fils du mieux qu’elle peut avec son travail à temps partiel de préposée aux bénéficiaires.

Un an et demi après la mort subite de son mari, la fatigue se lit sur le visage de la mère de famille.

Les deux plus petites appellent Marc Sonder – leur frère de 12 ans – « papa ».

Dans un coin de l’appartement, un gros baril étanche est rempli à moitié de boîtes de lait Carnation. Elle déboursera 100 $ en frais de transport pour l’envoyer à des proches en Haïti. Sans compter le prix des boîtes. Une fortune pour cette préposée aux bénéficiaires à temps partiel qui gagne 19 $ l’heure.

Quitter Haïti pour le Canada – un pays sécuritaire où ses enfants auraient un meilleur avenir –, c’était le rêve de Marcelin François.

Avec sa femme Osena – alors enceinte de leur deuxième enfant – et leur aîné, le paysan haïtien s’est envolé vers le Brésil en 2015. Ils ont ensuite entrepris un voyage parsemé d’obstacles qui a duré quatre mois, dont un dangereux passage à pied en pleine forêt entre la Colombie et le Panamá, pour se rendre aux États-Unis, où ils sont restés 10 mois. La crainte d’être expulsés sous l’administration Trump les a menés à demander l’asile au Canada.

Leur rêve d’une vie meilleure a tourné au cauchemar avec la pandémie. Le père de famille est mort de la COVID-19 dans le lit conjugal sans avoir osé consulter un médecin. Incapable de dormir dans sa chambre, Mme Charles a déménagé dans un logement qui ne paie pas de mine dans Montréal-Nord.

Rien ne peut lui ramener son mari.

Mais au moins, si le fils de ce dernier rejoignait son demi-frère et ses demi-sœurs à Montréal, elle aurait le sentiment que le préposé aux bénéficiaires n’est pas mort en vain.

Ottawa rejette l'idée d'un programme spécial

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Migrants haïtiens franchissant le Rio Grande, du Mexique aux États-Unis, le 22 septembre dernier

Questionné par La Presse, Ottawa rejette pour le moment la proposition d’accélérer la réunification familiale de ses ressortissants haïtiens par l’entremise d’un programme spécial.

Les demandes des « personnes vulnérables », des « membres de la famille qui cherchent à se réunir » et de « ceux qui travaillent dans le secteur des services essentiels » sont traitées « le plus rapidement possible », affirme la conseillère en communications du ministère fédéral de l’Immigration, Julie Lafortune.

Selon la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, le Canada peut délivrer, si les circonstances le justifient, un permis de séjour temporaire pour accélérer la réunification familiale, explique MStéphanie Valois, de l’Association québécoise des avocats et avocates en droits de l’immigration (AQAADI). À ses yeux, il serait facile d’en délivrer aux Haïtiens, puisqu’il n’y a pas de traduction de documents à faire et il est rare que les documents d’identité d’un Haïtien soient remis en cause. Il reste ensuite à vérifier les antécédents judiciaires (pour les conjoints) et à fournir le résultat de l’examen médical.

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Me Stephanie Valois

La procédure est somme toute assez simple. Le processus de réunification familiale ne devrait pas prendre des années comme c’est le cas actuellement.

Me Stéphanie Valois

De son côté, au cabinet de la ministre québécoise de l’Immigration, Nadine Girault, on souligne qu’à la suite du séisme du 14 août dernier en Haïti, le gouvernement du Québec a débloqué 1,5 million en aide internationale, en aide rapide et pour un appel de projets afin de répondre aux besoins de base et à la reconstruction du pays. « En ce qui a trait au regroupement familial, rappelons qu’il s’agit d’un programme géré par le gouvernement fédéral », nous a indiqué son attachée de presse, Flore Bouchon.

Vrai que le programme est géré par le fédéral, note MValois, mais « on peut penser que si le Québec se disait ouvert à accueillir rapidement les familles des ressortissants haïtiens, le fédéral serait enclin à le faire, sachant qu’elles viendraient principalement vivre au Québec ».