Des migrants haïtiens déplorent la façon dont ils sont traités par les États-Unis

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Les expulsions massives de migrants haïtiens à la frontière mexicano-américaine ravivent des souvenirs « douloureux » pour un Haïtien établi au Québec. Il raconte le chemin périlleux qu’il a parcouru il y a plus de deux ans pour atteindre les États-Unis.

« C’est très douloureux de voir ça », laisse tomber Anick*, un Haïtien qui est au Canada depuis janvier 2020, après avoir traversé le Mexique et les États-Unis. À l’égard des expulsions de ses compatriotes, il soutient qu’être traité de cette façon est tout simplement « inhumain ».

Depuis la fin septembre, des avions renvoient par centaines des migrants en Haïti. La plupart arrivent d’Amérique latine, où ils vivaient, certains depuis des années. Ils sont près de 30 000 – pour la plupart d’origine haïtienne – à s’être retrouvés sous un pont à Del Rio, au Texas, croyant qu’ils bénéficieraient de l’extension du statut migratoire spécial.

PHOTO ADREES LATIF, ARCHIVES REUTERS

Migrants haïtiens sous le pont Del Rio, au Texas, le 18 septembre dernier

C’était un malentendu : si l’administration Biden a bien suspendu l’expulsion d’Haïtiens en situation irrégulière en raison du séisme du 14 août dernier, cette politique s’applique uniquement aux ressortissants présents sur le territoire américain avant le 29 juillet.

En mai 2019, Anick a quitté le Brésil où il vivait depuis six ans pour trouver « une vie meilleure », dit-il, aux États-Unis. Pour atteindre le pont de Del Rio, il a traversé 10 pays, franchissant des forêts et rivières.

J’ai vu des gens mourir devant moi. Un de mes amis avait un enfant avec lui. Il a été emporté par le courant et personne n’a pu le sauver.

Anick, migrant haïtien

Après avoir atteint la frontière mexicano-américaine, le jeune homme n’était pas au bout de ses peines. Détenu aux États-Unis, Anick se rappelle les mauvais traitements des gardiens de prison qui « criaient des noms » aux migrants. Au bout de sept jours, il a été relâché en sol américain. Il a ensuite mis le cap vers le Canada, ayant entendu dire qu’on y accueillait des réfugiés. Au Québec depuis l’hiver 2020, il se désole du traitement réservé aux migrants haïtiens aux États-Unis. « On les retourne dans un pays totalement écrasé », déplore-t-il.

Ces expulsions risquent d’être illégales, puisque les États-Unis ont l’obligation d’examiner les demandes des migrants avant de les expulser, explique Luna Vives Gonzalez, professeure adjointe au département de géographie de l’Université de Montréal. La convention de Genève relative au statut des réfugiés précise que tout dossier doit être examiné, pour savoir s’il y a un besoin de protection ou non.

L’utilisation par l’administration Biden du titre 42, un règlement sanitaire qui justifie les expulsions en raison de la COVID-19, est « une absurdité », renchérit François Crépeau, professeur titulaire à la faculté de droit de l’Université McGill. D’autant que cette politique date de l’ère de Donald Trump, soutient-il.

« Je ne pensais pas que c’était une expulsion »

Yubelky Cadeus fait partie de ceux qui ont été expulsés au mois de septembre. « Mon rêve était d’aller au Canada rejoindre ma tante », raconte-t-elle, au bout du fil. Au Chili depuis trois ans, elle a entrepris ce parcours périlleux vers le nord avec ses garçons de 3 et 5 ans, ainsi que son mari. « Dans les forêts, les gens étaient prêts à nous tuer si on ne leur donnait pas d’argent », se rappelle-t-elle. Sans compter ceux qui ont péri en tombant des falaises. Elle-même a vu la mort de près, en traversant un cours d’eau.

Il y a environ deux semaines, Yubelky Cadeus est enfin arrivée à la frontière du Texas, après des jours sans boire ni manger. Sa tante Maritza, qui vit au Québec depuis 2010, raconte avoir été « chamboulée », en apprenant les conditions dans lesquelles sa nièce se trouvait.

Les autorités américaines sont ensuite venues chercher Yubelky Cadeus et ses proches, qui ont été détenus quelques jours. Un matin, ils ont été amenés dans un autobus, avec les « chaînes aux pieds et aux mains ». « Je ne pensais pas que c’était une expulsion », souffle-t-elle. Pourtant, c’en était une : sa famille a été renvoyée en Haïti par avion.

Mme Cadeus se retrouve sans repères, puisqu’elle a quitté le pays à l’âge de 5 ans pour aller en République dominicaine avec sa famille.

On l’a retournée dans un pays qui n’est pas son pays.

Maritza, tante de Yubelky Cadeus

Pour ses proches sur le sol dominicain, il n’est pas question de se rendre en Haïti en raison du danger.

Un traitement inacceptable

Le traitement réservé aux migrants haïtiens est inacceptable, affirme Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut. Depuis quelques semaines, des manifestations sont organisées à Montréal pour que le Canada condamne ces actions du gouvernement américain.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut

Pour permettre aux proches coincés en Haïti de rejoindre leurs familles au Canada, M. André plaide pour un programme de réunification familiale, comme celui de 2010 lors du tremblement de terre. « Avec le gouvernement dysfonctionnel [haïtien], je crois que c’est totalement justifié », avance-t-il.

Malgré les épreuves, Yubelky Cadeus s’accroche à l’espoir de rejoindre un jour sa tante au Canada. En Haïti, il n’y a pas d’avenir pour elle. « Je pleure constamment, parce que je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille », se désole-t-elle.

Avec l’Agence France-Presse

* Seul le prénom est utilisé puisqu’Anick attend une décision au sujet de son statut

En chiffres

20 000 : Nombre estimé de migrants haïtiens qui tentent d’entrer aux États-Unis et qui sont actuellement bloqués en Colombie
Source : Associated Press

31 265 : Nombre de personnes qui ont fait des demandes d’asile au Québec en 2019 Source : Gouvernement du Québec