À Batiscan, en Mauricie, les élections municipales, c’est du sérieux. Près de 80 % des électeurs ont voté au dernier scrutin à la mairie – une rareté au Québec, où plus d’un citoyen sur deux n’a pas exercé son droit de vote en 2017. La Presse est allée voir ce qui explique cet enthousiasme.

Texte : Ariane Krol
Texte : Ariane Krol La Presse
Photos : Martin Tremblay
Photos : Martin Tremblay La Presse

(Batiscan) Chez les enthousiastes des municipales

Avec son chapelet de jolies demeures anciennes tournées vers le fleuve, son église néo-gothique et son Vieux-Presbytère au cœur d’un site patrimonial, le village de Batiscan, traversé par le chemin du Roy, incite à ralentir.

De son balcon, Micheline Langlois a une vue imprenable sur l’hôtel de ville voisin, logé dans l’ancienne caisse populaire. Les candidats qui convoitent le bureau du maire ne peuvent pas l’ignorer non plus : Mme Langlois ira voter aux élections municipales du 7 novembre prochain, comme elle l’a toujours fait.

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Micheline Langlois (à droite) et sa mère

« C’est un devoir de citoyenne », a-t-elle déclaré lors de notre passage cet été.

Jeanine Bélanger, qui s’affairait sur le terrain voisin, a elle aussi voté aux dernières municipales, et prévoit en faire autant cette fois-ci. Tout comme Jacques Brousseau, croisé en chemin vers le bureau de poste, Nicole Normandin, qui circulait à vélo le long du fleuve, et Josée Rochefort, qui revenait de la pêche à la truite.

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Jeanine Bélanger

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Jacques Brousseau

Gaston Poulin, lui, n’a pas pu participer aux dernières élections municipales.

« J’étais dans le Sud », explique-t-il.

M. Poulin est une exception à Batiscan, où 78,8 % des 931 électeurs inscrits ont voté pour l’un des candidats à la mairie en 2017. Mais dans le paysage électoral québécois, c’est plutôt Batiscan qui est une exception.

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Gaston Poulin

À Trois-Rivières, à une demi-heure d’ici, seulement 48,6 % de l’électorat s’est prononcé sur le choix du maire. À Montréal, la lutte Coderre-Plante n’a attiré que 42,5 % des votants. Dans près du tiers des municipalités de la province, le premier magistrat a été élu avec un taux de participation inférieur à 50 %.

Que se passe-t-il à Batiscan ?

« Environ 10 % de la population fait du bénévolat de façon active. C’est un indice d’une santé démocratique tout à fait exceptionnelle », avance le maire sortant, Christian Fortin. « C’est très politisé ici, les gens aiment ça ! », témoigne Sonya Auclair, également candidate à la mairie.

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Le maire sortant et candidat aux prochaines élections, Christian Fortin

Les petites municipalités ont tendance à avoir de meilleurs taux de participation, ont constaté les chercheurs Jérôme Couture et Sandra Breux en compilant les résultats de 2005 à 2013. Ce n’est qu’un facteur parmi d’autres, prévient toutefois Mme Breux, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « Il faut qu’il y ait une lutte à la fois en termes d’enjeux et en termes de candidats. »

À Batiscan, M. Fortin et Mme Auclair s’affrontent depuis 2009. M. Fortin, qui avait été élu maire pour la première fois en 2001, a été délogé par Mme Auclair en 2014. Il a repris la place en 2017, par une faible marge : 34 voix au terme d’un dépouillement judiciaire. Tous deux seront de nouveau sur les rangs en novembre.

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La candidate à la mairie Sonya Auclair

La plage, principal enjeu

Interrogé sur ses priorités, le maire Fortin parle de développement commercial et résidentiel, ainsi que de paix sociale. La candidate Auclair, elle, a mis les personnes âgées, le vélo et les grands évènements en tête de son programme.

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La municipalité de Batiscan ne possède pas de plage, celle-ci se trouvant dans le prolongement de résidences privées.

Les électeurs, eux, évoquent souvent un autre dossier. « La plage, c’est toujours ça, l’enjeu ! », indique Mme Normandin.

Le territoire de Batiscan a beau avoir été développé à partir du Saint-Laurent depuis le régime français, la municipalité ne possède pas de terrain qui permettrait aux résidants et aux touristes de se prélasser au bord du fleuve. La plage de sable voisine du quai se trouve dans le prolongement de résidences privées.

« Ça a divisé la population », raconte Pierre Labarre. « Les propriétaires le long de la bande riveraine contestaient ça, un droit de passage sur leur terrain, les gens qui laissent des déchets, des canettes vides », explique-t-il. Mais de sa belle maison bâtie en 1914 dans la rue Principale, la plage ne lui manque pas. « C’est comme la Gaspésie ici », dit-il en montrant sa vue imprenable sur le fleuve.

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Pierre Labarre

Mme Normandin n’y tient pas non plus. « Ça fait plus de 40 ans que je vis ici, j’ai été juste deux fois sur la plage. »

La candidate Sonya Auclair, qui en avait fait son cheval de bataille lors de son précédent mandat, y croit toujours. Pour pallier l’absence de service public sur les quelque 2,4 km qui séparent le quai du phare, la municipalité pourrait acheter des lots riverains de la province, dit-elle. « Je pourrais mettre des toilettes et des accès », explique Mme Auclair.

« C’est un dossier qui est statué », considère pour sa part le maire Fortin. « Jusqu’à la ligne des eaux, c’est dans le domaine privé. Tout ce qu’on peut faire, c’est circuler. »

La course à la mairie s’annonce encore une fois relevée à Batiscan. « On regarde ça. Il reste un bout à faire : c’est au mois de novembre », note M. Brousseau.

« Aux prochaines élections, on ne va plus dans le Sud. On va aller voter, c’est sûr », se promet M. Poulin.

Les défis du municipal

Le taux de participation aux élections municipales de 2017 a été de 44,8 % pour l’ensemble du Québec. Comparé aux dernières élections générales provinciales (66,5 % en 2018) et fédérales (62 % en 2021), c’est famélique.

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Sandra Breux, chercheuse et professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)

« Quand on dit : “Les gens ne votent pas”, c’est en moyenne. Mais quand on prend le temps de décortiquer les résultats, la réalité peut être vraiment différente », affirme Sandra Breux, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Plusieurs municipalités affichent en effet des taux de participation exemplaires. Dans 71 d’entre elles, au moins 70 % des électeurs inscrits sont allés voter pour un candidat à la mairie, dont 12 avec un taux de participation de plus de 80 %.

Plus la population est nombreuse, moins elle a tendance à voter. Le taux de participation moyen aux élections de 2013 dépassait les 62,3 % dans les municipalités de moins de 2000 habitants, mais dans celles de plus de 100 000 habitants, il n’était que de 45,1 %, montre une analyse coréalisée par Mme Breux.

« L’une des explications, c’est que l’électeur [d’une petite municipalité] a le sentiment que son vote peut faire la différence, davantage que dans une grande, où il est peut-être plus facile de se dire que ça ne changera rien. »

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Plusieurs municipalités affichent des taux de participation aux élections municipales exemplaires. Dans 71 d’entre elles, au moins 70 % des électeurs inscrits sont allés voter pour un candidat à la mairie, dont 12 avec un taux de participation de plus de 80 %.

La proximité ne suffit pas, il faut des concurrents et des enjeux qui mobilisent la population. Le fait que les personnes âgées votent davantage pourrait aussi jouer dans les villages dont la population est vieillissante.

À l’inverse, la proportion de locataires plus élevée dans les grandes villes pourrait expliquer le manque d’intérêt pour le municipal, où beaucoup d’enjeux touchent les propriétaires. « Mais ça reste des tendances, on ne peut pas dire : “C’est à cause des locataires.” C’est une diversité de facteurs », prévient Mme Breux.

L’exposition accidentelle

Il est quand même frappant de voir que dans plusieurs municipalités d’importance, moins de 4 électeurs sur 10 ont participé au choix de leur maire en 2017, notamment à Gatineau (38,5 %), Brossard (37,7 %), Lévis et Saint-Hyacinthe (36,5 %), Laval (36,3 %) et Longueuil (33,1 %).

« L’impact au quotidien est peut-être moins concret, parce qu’on est moins confronté à ce palier, ce ne sont pas des enjeux de santé, d’éducation, de petite enfance », suggère Philippe Dubois, doctorant en science politique spécialisé en politique municipale à l’Université Laval.

Le nerf de la guerre, selon lui, c’est l’information.

Les données de 2017 nous montrent que la connaissance, l’information sur les acteurs, c’est ce qui semble avoir un effet sur la participation électorale.

Philippe Dubois, doctorant en science politique spécialisé en politique municipale à l’Université Laval

Les résultats d’un sondage mené auprès de 4023 répondants peu après les dernières élections municipales sont frappants.

Parmi les électeurs qui connaissent la position d’au moins un candidat à la mairie sur au moins un enjeu, presque 9 sur 10 (87,5 %) sont allés voter. En revanche, parmi ceux qui n’avaient pas cette connaissance minimale, presque 6 sur 10 (59,4 %) n’ont pas exercé leur droit de vote.

Consultez l’étude Les motifs de la participation électorale aux élections municipales québécoises — Le cas de 2017 

« Je suis convaincu que les médias d’information sont un maillon essentiel de cette chaîne », affirme M. Dubois. Non seulement la couverture des enjeux municipaux leur donne-t-elle de l’importance aux yeux du public, mais elle augmente aussi les chances d’« exposition accidentelle », dit-il. « Les gens qui ne sont pas nécessairement intéressés ou informés finissent par tomber sur de l’information politique municipale et ça peut avoir un impact sur leurs compétences civiques et, donc, amener une participation électorale. »

La pandémie, durant laquelle les Québécois ont été plus exposés que jamais à leurs espaces et services municipaux, va-t-elle faire augmenter la participation aux municipales de novembre ?

« Je ne sais pas jusqu’à quel point les électeurs vont faire un lien, dit Mme Breux. La pandémie, ç’a beaucoup été le premier ministre qui a été au premier plan. »

Avec la reconnaissance des villes comme gouvernements de proximité et la participation plus active des maires et mairesses aux débats publics, le municipal était déjà plus concret dans l’esprit de la population, note toutefois M. Dubois. « On est dans l’ordre des suppositions, mais le chemin est tracé », dit-il.

Des électeurs qui répondent présents

Voici les 10 municipalités dont les maires ont été élus avec les taux de participation les plus élevés aux dernières élections générales.

  • Notre-Dame-des-Sept-Douleurs
    Taux de participation : 91,4 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 162
    Région : Bas-Saint-Laurent
  • Rivière-Saint-Jean
    Taux de participation : 89,6 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 241
    Région : Côte-Nord
  • Marsoui
    Taux de participation : 84,4 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 282
    Région : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
  • Maddington Falls
    Taux de participation : 84,4 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 366
    Région : Centre-du-Québec
  • Grande-Vallée
    Taux de participation : 83,6 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 929
    Région : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
  • Mont-Saint-Pierre
    Taux de participation : 83,1 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 189
    Région : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
  • Saint-Sévère
    Taux de participation : 82,7 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 249
    Région : Mauricie
  • Villeroy
    Taux de participation : 82,6 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 403
    Région : Mauricie
  • Saint-Godefroi
    Taux de participation : 82 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 372
    Région : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
  • Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine
    Taux de participation : 81,5 %
    Nombre d’électeurs inscrits : 401
    Région : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Source : ministère des Affaires municipales et de l’Habitation

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