(Québec) Pour éviter qu’un drame comme la mort de Joyce Echaquan ne se reproduise, le gouvernement Legault doit « reconnaître l’existence du racisme systémique » et prendre « l’engagement de contribuer à son élimination », recommande la coroner Géhane Kamel dans son rapport d’enquête, que La Presse a obtenu.

Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse

« Nous avons été témoins d’une mort inacceptable, et nous devons faire en sorte qu’elle ne soit pas vaine et que nous aurons appris comme société de ce tragique évènement. Il est désormais inacceptable que de larges pans de notre société nient une réalité aussi bien documentée », écrit-elle.

Pour MKamel, « le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès », qui est accidentel.

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La coroner Géhane Kamel, le 13 mai dernier, lors du début des audiences de l’enquête publique portant sur la mort de Joyce Echaquan

Son rapport d’enquête sera rendu public vendredi, trois jours après le triste anniversaire du décès de l’Atikamekw à l’hôpital de Joliette sous une pluie d’insultes racistes. Surtout, ses recommandations tombent au terme d’une semaine où la commémoration de la mort de Joyce Echaquan a tourné à la querelle à l’Assemblée nationale à propos du racisme systémique. Avec ce rapport d’enquête, la pression s’accentue sur le premier ministre François Legault pour qu’il reconnaisse l’existence de ce phénomène.

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Le conjoint de Joyce Echaquan, Carol Dubé, lors d'une cérémonie marquant le premier anniversaire du drame devant l'hôpital de Joliette, mardi

Au terme de son enquête, la coroner Géhane Kamel conclut que Joyce Echaquan, une femme de 37 ans, mère de sept enfants, est décédée « des suites d’un œdème pulmonaire provoqué par un choc cardiogénique dans un contexte de cœur malade […] associé à des manœuvres possiblement délétères telles que le maintien en décubitus dorsal sous contentions sans surveillance adéquate ». Elle ajoute que « le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès ». « Il s’agit d’un décès accidentel », précise-t-elle.

« Étiquetée comme narcodépendante »

Dans son rapport, elle relate que lors de son arrivée à l’hôpital de Joliette, « Mme Echaquan est rapidement étiquetée comme narcodépendante et, sur la base de ce préjugé, il en découle que ses appels à l’aide ne seront malheureusement pas pris au sérieux ». « Cette étiquette de narcodépendance la suivra tout au long de son séjour et guidera les actions du personnel soignant jusqu’à son décès. »

Des passages de son rapport portent sur le racisme systémique – une notion qui « a été soulevée à plusieurs occasions et a été amenée jusqu’à l’Assemblée nationale » dans les jours qui ont suivi le décès de Mme Echaquan le 28 septembre 2020, souligne-t-elle. « C’est dire l’inconfort de la population quant aux soins qui sont administrés à la communauté atikamekw. Il est donc de mon devoir, à titre de coroner, de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter qu’un membre de la communauté autochtone ou de toute autre origine reçoive des soins tels que ceux offerts à Mme Echaquan. »

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Carol Dubé, veuf de Joyce Echaquan, le 2 octobre 2020, quelques jours après la mort de la mère de sept enfants

La solution passe notamment par la reconnaissance de « l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions » et par un engagement à le combattre. Elle en fait la recommandation numéro un de son rapport, adressée au gouvernement québécois.

Le chemin « long et ardu » de la réconciliation

Si la coroner reconnaît que le gouvernement a entrepris des actions pour rebâtir les ponts avec les communautés autochtones, elle plaide que « la reconnaissance d’une disparité de traitement est fondamentale, voire vitale pour travailler dans un esprit de confiance ».

« Force est de constater que la voie de la réconciliation est un chemin long et ardu. Des efforts sont d’autant plus nécessaires que les conclusions de cette enquête indiquent que Mme Echaquan a bel et bien été ostracisée, que son décès est directement relié aux soins obtenus lors de son hospitalisation en septembre 2020 et que sa mort aurait pu être évitée », soutient-elle.

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Veillée à la mémoire de Joyce Echaquan à la place Émilie-Gamelin, mardi

Elle ajoute : « Le courage des mots visant à pacifier nos rapports à l’autre est crucial. Il faut avoir une ferme volonté de nommer sans faire de cosmétique autour d’un principe pourtant si limpide : le droit de tous à la bienveillance et à vivre dans une société libre et démocratique en ayant l’espoir que tout être humain mérite les mêmes services avec dignité et respect et, surtout, mérite de vivre. »

Peu de temps avant sa mort, Joyce Echaquan s’est filmée avec son téléphone cellulaire alors qu’elle se trouvait sur une civière. Dans cette vidéo diffusée en direct sur Facebook, on entend les insultes racistes proférées par des membres du personnel soignant. MKamel déplore que l’infirmière et la préposée aux bénéficiaires concernées n’aient pas admis avoir eu un « biais raciste », ce qui « permet de douter que leur introspection ait été suffisante ». « Le seul fait de ne pas reconnaître avoir de biais est encore plus navrant, car il illustre ce manque de compassion à l’égard d’un être humain », soutient-elle, relevant les « versions divergentes et parfois contradictoires » du personnel soignant au cours des audiences publiques.

« Le racisme systémique est insidieux »

De son côté, la chef de service de l’hôpital « n’a pas cherché à enquêter sur la situation avec le sérieux qu’elle requérait lorsque les évènements lui ont été relatés », soutient la coroner. Ainsi, « si cela n’avait pas été de la captation vidéo, il y a fort à parier que cet évènement n’aurait jamais été porté à l’attention du public. Lorsque le système se replie défensivement sur lui-même, c’est la définition même du racisme systémique ».

« Le racisme systémique est insidieux, ajoute-t-elle. La Commission des droits de la personne et de la jeunesse le définit “comme la somme d’effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de l’effet conjugué d’attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l’interdiction de la discrimination”. Malgré son caractère parfois involontaire, cette forme de racisme a pour effet de perpétuer les inégalités vécues par les personnes d’origine autochtone. »

Elle rappelle que d’autres membres de la communauté atikamekw ont vécu des expériences similaires à l’hôpital de Joliette. Il y existe des préjugés et des biais à leur égard, dit-elle.

Le CISSS de Lanaudière doit donc « prendre des mesures pour déconstruire les préjugés et éradiquer la discrimination ». Huit des 13 recommandations lui sont adressées. « L’embauche d’une personne atikamekw à titre de président-directeur général adjoint est un premier pas important vers [la] réconciliation. L’approche d’ouverture de la nouvelle présidente-directrice générale est une indéniable source d’espoir pour la communauté atikamekw et la population de Lanaudière en général », souligne MKamel.

Elle fait également des recommandations au Collège des médecins et à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Le ministère de l’Enseignement supérieur est interpellé lui aussi : il doit « inscrire au cursus scolaire » des futurs médecins et infirmières « une formation portant sur les soins aux patients autochtones qui prennent en considération les réalités des communautés autochtones ».

Recommandations du rapport

LE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC

• Il doit reconnaître le racisme systémique et s’engager à l’éliminer

LE CENTRE INTÉGRÉ DE SANTÉ ET DE SERVICES SOCIAUX (CISSS) DE LANAUDIÈRE

• Il doit intégrer efficacement l’agent de liaison de Manawan à son centre

• Il doit assurer la collaboration entre le dispensaire de Manawan et les urgences de l’hôpital pour la transmission des informations médicales du patient en temps réel

• Les notes médicales doivent mieux refléter la réalité de la prise en charge du patient

• Le CISSS doit revoir le ratio infirmières/préposées aux bénéficiaires selon les normes reconnues au provincial

• Il doit appliquer un modèle basé sur le Guide de gestion de l’urgence

• Il doit former périodiquement le personnel sur le code d’éthique de l’établissement, les mesures de contention, la surveillance des patients après une chute et la tenue des dossiers

• Il doit mettre en place une formation et des activités d’inclusion de la culture autochtone organisées avec la communauté de Manawan

• Il doit s’assurer que les infirmières et infirmières auxiliaires qui travaillent en duo comprennent leurs rôles distinctifs

LE COLLÈGE DES MÉDECINS DU QUÉBEC

• Il doit revoir la qualité des actes médicaux prodigués à Joyce Echaquan lors de son hospitalisation par la médecin responsable des hospitalisations en médecine familiale et la résidente en gastrologie

L’ORDRE DES INFIRMIÈRES

• Il doit examiner la qualité des services prodigués à Joyce Echaquan par les infirmières lors de son hospitalisation

• Il doit revoir les pratiques d’intégration des candidates à l’exercice de la profession infirmière (CEPI) de niveau collégial dans les urgences

LE MINISTÈRE DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

(pour les établissements qui forment les médecins, infirmières et infirmières auxiliaires)

• Il doit inscrire au cursus scolaire une formation sur les soins destinés aux patients autochtones

• Il doit établir avec les communautés autochtones une plus grande offre de stages pour les infirmières et résidents en médecine

La Presse

Dates marquantes de l'affaire Echaquan

28 septembre 2020

Joyce Echaquan amorce une diffusion en direct sur Facebook de son lit d’hôpital, peu avant sa mort. Désespérée, elle crie à l’aide. On y entend le personnel soignant à son chevet tenir des propos racistes.

29 septembre

François Legault confirme qu’une infirmière au chevet de Mme Echaquan a été congédiée. Une enquête interne au CISSS de Lanaudière est ordonnée. Une veillée est organisée à Manawan.

1er octobre

Une préposée aux bénéficiaires est aussi congédiée.

2 octobre

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, ne se présente pas à une rencontre au sommet avec le premier ministre François Legault. Les ponts sont rompus.

3 octobre

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, ordonne la tenue d’une enquête publique du coroner pour faire la lumière sur la mort de Joyce Echaquan.

6 octobre

Le premier ministre François Legault présente des excuses officielles à la famille de Joyce Echaquan au Salon bleu. Au même moment, les funérailles de Mme Echaquan sont célébrées à Manawan.

9 octobre

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sylvie D’Amours, ancienne ministre responsable des Affaires autochtones

La ministre responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, est démise de ses fonctions. L’ex-policier Ian Lafrenière est choisi pour lui succéder.

28 octobre

Le président-directeur général du CISSS de Lanaudière Daniel Castonguay affirme en entrevue avec La Presse qu’il n’était pas au courant des nombreuses plaintes de racisme formulées par des Autochtones à l’endroit de l’hôpital de Joliette. Il sera contredit dès le lendemain par une ancienne directrice.

6 novembre

Québec met sur pied une formation obligatoire pour tous les travailleurs du réseau de la santé sur la culture autochtone.

16 novembre

Les Atikamekw dévoilent le « principe de Joyce », élaboré pour assurer aux membres des Premières Nations un accès équitable et « sans aucune discrimination » aux services sociaux et de santé du Québec.

2 décembre

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Castonguay, ex-PDG du CISSS de Lanaudière

Le PDG du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, est limogé.

16 mars 2021

Un autre cas de discrimination alléguée fait les manchettes à Joliette. Deux infirmières du CLSC de Joliette se seraient moquées d’une Atikamekw et seront congédiées.

1er mai

Le Collège des médecins dénonce l’existence du racisme systémique dans le milieu de la santé et demande l’adoption du « principe de Joyce ».

13 mai

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Carol Dubé, mari de Joyce Echaquan, le 13 mai dernier, avant le début des audiences de l’enquête publique, à Trois-Rivières

Début des audiences de l’enquête publique portant sur la mort de Joyce Echaquan

2 juin

Clôture des audiences de l’enquête publique

1er octobre

Dépôt du rapport de la coroner Géhane Kamel, dont la recommandation principale est que le gouvernement québécois reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions.

Fanny Lévesque, La Presse