L’histoire improbable d’un réfugié politique catalan qui a fui la dictature et sauvé de la disparition une variété de légume typique de son coin de pays… à Sainte-Luce-sur-Mer.

Rafael Miró
Rafael Miró La Presse

Alta de moda. En Espagne, on croyait que cette variété locale de haricot avait disparu depuis les années 1940. Et pourtant, ce légume traditionnel est de nouveau cultivé au sud de Barcelone, grâce à une association agricole qui a découvert qu’il était depuis tout ce temps cultivé dans le plus grand anonymat, dans le Bas-Saint-Laurent.

Si cette histoire a fait le tour de la presse catalane, ce n’est pas pour les qualités gustatives de ce haricot, mais plutôt parce qu’il a été redécouvert à Sainte-Luce-sur-Mer, au Québec, à plus de 5000 kilomètres de son lieu d’origine. Là-bas, il a été cultivé pendant des décennies par Joan Roig, un Catalan qui avait été forcé de fuir son pays pour échapper à la dictature. « C’est une métaphore formidable pour les Catalans », s’extasie Èric Viladrich, président du Cercle culturel catalan du Québec, qui a participé à cette résurrection. « C’est la sauvegarde de la mémoire collective de la diaspora de l’exil républicain. »

PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE CULTUREL CATALAN

Les haricots de la variété Alta de moda sont très gros, incurvés et contiennent des graines qui doivent être mangées très fraîches, selon la tradition.

Mourir en terre d’exil

L’histoire commence en 2013, lorsqu’Èric Viladrich reçoit le coup de fil d’un expatrié. Joan Roig, un vieillard résidant à Sainte-Luce, lui demande de l’aide pour finir ses jours en Catalogne. Incapable d’accéder à cette demande, en raison de problèmes de santé et de bureaucratie, Èric Viladrich décide tout de même d’aller à la rencontre de l’homme.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Èric Viladrich a été marqué par sa rencontre avec Joan Roig, quelque temps avant sa mort. Depuis, il s’est intéressé à la vie du personnage.

« Ça a été la rencontre de ma vie », se souvient-il. Joan Roig se révèle être un homme fascinant, un artiste et un homme de lettres qui a toute sa vie porté sa culture à l’étranger. Il raconte avoir été obligé de fuir la Catalogne avec sa famille en 1939, alors qu’il n’avait que 16 ans. À l’époque, le général Francisco Franco, soutenu par Hitler et par Mussolini, vient de prendre le pouvoir en Espagne après une sanglante guerre civile. « Lui et sa famille sont partis en France pour quelques jours, puis ça a été quelques semaines, quelques mois, et finalement, ils ne sont jamais revenus », rapporte Èric Viladrich.

La conversation se prolonge sur quelques jours. Joan Roig raconte sa vie en France, puis au Québec où il est arrivé en 1957. À Montréal, il participe à la fondation du Cercle culturel catalan, chante dans des cabarets et fonde même une revue littéraire en langue catalane, intitulée Sang i or. Après quelques années, il part s’installer à Sainte-Luce où il travaille, avec sa femme, pour un couple de médecins.

  • Durant la Révolution tranquille, Joan Roig chante dans des cabarets de Montréal sous le pseudonyme de Jean Gener. Il est aussi machiniste au Théâtre du Rideau Vert, fondé par sa compatriote Mercedes Palomino.

    PHOTO DES ARCHIVES DE JOAN ROIG, FOURNIE PAR LE CERCLE CULTUREL CATALAN

    Durant la Révolution tranquille, Joan Roig chante dans des cabarets de Montréal sous le pseudonyme de Jean Gener. Il est aussi machiniste au Théâtre du Rideau Vert, fondé par sa compatriote Mercedes Palomino.

  • En 1961, Joan Roig fonde avec d’autres expatriés le Centre culturel catalan, voué à la promotion de la culture catalane au Québec. Le voici photographié pour un article de Lysiane Gagnon, dans Le Petit Journal.

    PHOTO FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC

    En 1961, Joan Roig fonde avec d’autres expatriés le Centre culturel catalan, voué à la promotion de la culture catalane au Québec. Le voici photographié pour un article de Lysiane Gagnon, dans Le Petit Journal.

  • À son arrivée à Montréal, Joan Roig écrit à sa future femme à propos de la place du français dans la métropole. « On dit d’autre part que Montréal c’est une ville parlant français, ce n’est pas vrai. On y parle beaucoup plus anglais. Et c’est qui est frappant, c’est que l’anglais méprise de parler français. Même dans les magasins je me suis fait reconduire (presque) par un catégorique “I don’t speak french !” »

    PHOTO DES ARCHIVES DE JOAN ROIG, FOURNIE PAR LE CERCLE CULTUREL CATALAN

    À son arrivée à Montréal, Joan Roig écrit à sa future femme à propos de la place du français dans la métropole. « On dit d’autre part que Montréal c’est une ville parlant français, ce n’est pas vrai. On y parle beaucoup plus anglais. Et c’est qui est frappant, c’est que l’anglais méprise de parler français. Même dans les magasins je me suis fait reconduire (presque) par un catégorique “I don’t speak french !” »

  • Le passeport de Joan Roig

    PHOTO DES ARCHIVES DE JOAN ROIG, FOURNIE PAR LE CERCLE CULTUREL CATALAN

    Le passeport de Joan Roig

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Malheureusement, Joan Roig s’éteint quelques mois après sa rencontre avec Èric Viladrich. Et les haricots ? « Il m’a parlé des haricots catalans qu’il cultivait encore à Sainte-Luce, qu’il appelait les modas, mais je ne comprenais pas vraiment de quoi il parlait. »

C’est grâce à Louise Proulx, sa voisine et grande amie à Sainte-Luce, que les semences ont survécu à la disparition de Joan Roig. Celle-ci se souvient d’un intellectuel remarquable, passionné de poésie, de peinture et d’astronomie, mais aussi d’un être pessimiste et tourmenté. « Même s’il était très reconnaissant envers le Québec et les Québécois, c’est toujours resté un exilé à qui on avait volé son pays. C’était une grande douleur pour lui. »

Variété retrouvée

Ce n’est que quelques années avant sa mort que Joan Roig parle à Louise Proulx de ses haricots. « Il m’a dit que c’était les haricots que son père faisait pousser en Catalogne. » Il lui explique alors comment sélectionner les graines pour préserver la variété, puis lui en confie quelques-unes.

Quelques années plus tard, après la mort de son ami, Louise Proulx contacte à son tour Èric Viladrich pour chercher à connaître l’origine des semences.

Au fil des recherches, tous deux réalisent, un peu par hasard, que les haricots moda sont répertoriés en Espagne comme une variété traditionnelle disparue, justement originaire de la même région que Joan Roig.

Grâce au soutien du Bureau du Québec à Barcelone, un biologiste catalan entame un travail de recherche sur la plante. Les résultats sont concluants : à l’aide d’archives et de témoignages de personnes âgées, le biologiste établit que les haricots appartiennent sans doute bel et bien à la variété disparue.

PHOTO FOURNIE PAR LE CERCLE CULTUREL CATALAN

Gousse et graines de la variété Alta de moda

Depuis le printemps dernier, un programme de multiplication et de réintroduction est en cours en Catalogne, suscitant reportages et commentaires de la presse catalane. Vu la portée symbolique de l’histoire, Èric Viladrich s’attend à ce que la culture des haricots moda se perpétue, en Catalogne comme au Québec. Quant à Louise Proulx, elle continue à les cultiver chez elle, et croit que son ami serait fier de les voir reprendre racine en Catalogne. « C’est comme la fin de son grand voyage », conclut-elle.