Un nombre sans précédent d’enfants vulnérables attendent d’être pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de Montréal. La fin du confinement a fait exploser le nombre de signalements, et les intervenants – déjà à bout de souffle – doivent mettre les bouchées doubles pour faire face à l’urgence.

Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

Déconfinement, rassemblements de famille, séparations, retour des professeurs, des garderies, amplification des difficultés à cause de la COVID-19 : il y a probablement de nombreux facteurs en cause pour expliquer cette augmentation inquiétante du nombre de signalements à la DPJ au cours des derniers mois.

Ce qui est sûr, par contre, c’est que 540 enfants étaient sur une liste d’attente pour être évalués à Montréal en date du 9 juillet, selon les données compilées par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, chargé des services de la DPJ. « Du jamais-vu », selon Jocelyne Boudreault, attachée de presse du CIUSSS.

Le nombre d’enfants en attente aurait même atteint 563 à Montréal, ajoute Patrick Beauregard, représentant syndical des travailleurs du CIUSSS. Celui qui travaille à la DPJ depuis 15 ans est tout aussi étonné :

Le plus haut que j’avais vu [à Montréal], c’était de 200 à 225 enfants en attente.

Patrick Beauregard, représentant syndical des travailleurs du CIUSSS

Sur la liste d’attente se trouvent les signalements moins urgents, soit les codes 3 (les plus urgents étant classés code 1), qui devraient normalement être évalués en trois jours. Parmi ceux-ci se trouvent les situations de négligence, de toxicomanie ou d’abandon scolaire, mais ils peuvent aussi dissimuler des cas plus graves de sévices sexuels ou physiques, ou d’abandon. « Vous comprendrez qu’en ce moment, il y a des codes 3 qui datent de plus de trois jours », déplore Patrick Beauregard.

Ailleurs au Québec

La hausse des signalements à la DPJ a été remarquée ailleurs au Québec, notamment dans le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, qui a reçu 533 signalements de plus qu’à la même période l’an passé. La DPJ du Saguenay–Lac-Saint-Jean a, quant à elle, observé une augmentation des signalements de 19 % de 2020 à 2021.

« Nous avons également eu un nombre important de signalements cette année et, par conséquent, nous notons une certaine hausse du nombre de dossiers en attente d’évaluation en comparaison aux dernières années », a indiqué par courriel Catherine Domingue, conseillère en communication numérique au CISSS de la Montérégie-Est.

« Dossiers explosifs »

Pendant le confinement, les difficultés familiales se sont amplifiées, dissimulées derrière les murs. « Maintenant, quand on se présente à domicile, les dossiers sont vraiment plus explosifs, parce que les situations perdurent depuis un moment et qu’elles ont été exacerbées par le confinement, explique Patrick Beauregard. Il y avait moins d’yeux pour voir ces enfants. »

On a vu des familles qui n’avaient auparavant aucun problème, et la pandémie les a complètement fragilisées.

Patrick Beauregard

Tonino Esposito, professeur à l’École de travail social de l’Université de Montréal, observe aussi que « la vulnérabilité et la chronicité [des difficultés qui perdurent] des familles n’ont pu qu’augmenter pendant la pandémie et qu’on commence juste à en voir les conséquences ».

Blitz pour diminuer la liste d’attente

Parallèlement à la hausse de la détresse des familles, la DPJ manque cruellement de personnel. En décembre dernier, 55 postes étaient vacants dans les services de protection de la jeunesse de Montréal, selon le représentant syndical. « Devant la pénurie de personnel et notre difficulté à pourvoir nos postes malgré tous nos efforts, nous nous devions de trouver des solutions qui sortaient du cadre habituel », a indiqué Jocelyne Boudreault.

La solution : mettre sur pied un blitz du 15 juillet au 15 septembre. Des primes sont accordées aux intervenants qui choisissent de s’y investir, comme des journées de vacances additionnelles et la possibilité de gagner une carte cadeau d’une valeur de 200 $. L’opération, financée à même les postes vacants, a déjà permis l’évaluation de 66 dossiers. « Il s’agit de mesures exceptionnelles pour une situation exceptionnelle qui doit absolument être résorbée, pour la sécurité et le bien-être des enfants et des adolescents concernés », ajoute Jocelyne Boudreault.

Cette façon de fonctionner soulève des enjeux éthiques, croit cependant Patrick Beauregard.

Quand on va dans les familles, les gens sont souvent méfiants, parce qu’ils croient qu’on a une prime au placement. Il y a aussi un risque de compétition entre les collègues qui pourrait être un peu malsain.

Patrick Beauregard

« Ce que je déplore, c’est que ce soit fait de manière unilatérale, sans aucune consultation – je pense à la partie syndicale et aux personnes sur le terrain », fait remarquer Émilie Charbonneau, vice-présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, qui représente 60 000 membres au Québec.

Soulignons qu’un décret du gouvernement du Québec, daté du 30 juillet, a annoncé que les employés des services de protection de la jeunesse pourraient recevoir jusqu’à 1000 $ en prime à partir du 1er août, s’ils travaillaient à temps plein quatre semaines consécutives. « Il utilise l’urgence sanitaire pour régler un problème d’attraction et de rétention dans les centres jeunesse qui était là bien avant la pandémie, s’indigne Émilie Charbonneau. Quand l’urgence sanitaire va être terminée, qu’est-ce qu’on va faire ? »