Le plus beau projet immobilier du quartier Saint-Michel est un complexe de HLM. Mais c’est une exception dans le paysage des HLM montréalais, où huit immeubles sur dix sont en piètre état. Leur nombre est aussi très insuffisant. S’il y a 20 000 ménages logés, on en compte 23 500 sur les listes d’attente. La durée moyenne d’attente est de cinq ans et quatre mois.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Les HLM Saint-Michel Nord sont le plus gros projet de rénovation jamais réalisé par l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM), qui en est le propriétaire. C’est aussi le plus beau pâté de maisons du quartier.

Situé dans l’est de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, à la frontière de Saint-Léonard, le complexe construit en 1972 par l’architecte Philip Bobrow était triste, avec ses murs en briques ternies et ses façades en béton, dont plusieurs n’avaient pas de fenêtres, et qui tournaient le dos au quartier.

Les travaux ont duré trois ans et demi et coûté 54,3 millions, soit, en gros, 300 000 $ par logement.

« C’était vraiment déprimant. Un peu trop anonyme », dit l’architecte Vladimir Topouzanov, qui en a fait le tour avec La Presse.

Rien à voir avec ce que c’est devenu : un ensemble coloré, dans les tons de jaune, d’orange et de rouge, doté d’impressionnants escaliers en colimaçon, qui a valu à ses concepteurs, Saïa Barbares Topouzanov architectes (SBTA), le Prix d’excellence de l’Ordre des architectes du Québec 2021, non dans la catégorie des logements sociaux, mais dans celle des « Bâtiments et ensembles résidentiels de type multifamilial ». Et pourtant, ce ne sont pas des condos de luxe.

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Le complexe compte 21 bâtiments et 182 logements, certains ayant cinq ou six chambres à coucher.

« Aujourd’hui, on se demande : est-ce que ce sont des condos ? Mais ce n’est pas le budget de condos », précise M. Topouzanov.

Les couleurs créent un sentiment d’appartenance. Avec quatre briques de différentes couleurs, on a fait neuf nuances. Ça crée un environnement dynamique et ça définit certaines zones.

Vladimir Topouzanov, architecte

Le complexe compte 21 bâtiments et 182 logements, certains ayant cinq ou six chambres à coucher pour loger les familles nombreuses. Il occupe le quadrilatère bordé par les rues Jean-Rivard et Choquette, le parc René-Goupil et la 25e Avenue, dans le quartier Saint-Michel.

« La logistique était colossale et a été faite dans des délais extraordinaires », souligne l’architecte.

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Une grande table en béton peut accueillir les familles sur une des placettes aménagées le long de l’allée Léo-Bricault, au cœur du projet.

En tout, 165 ménages, environ 600 personnes, ont été relocalisés pendant les travaux, à proximité d’écoles et de garderies. Aujourd’hui, la moitié sont de retour. Les autres logements ont été attribués à des ménages provenant d’autres secteurs ou à des personnes sur les énormes listes d’attente.

Un nouveau milieu de vie

« C’est magnifique ! », lance Fatima Chouaiby, coordinatrice en sécurité alimentaire pour Mont Resto Saint-Michel, un centre communautaire du site. « C’est beau ! Ça n’a rien à voir avec ce qui était là avant. »

  • Le HLM Habitations Saint-Michel Nord avant les travaux de rénovation, qui ont duré trois ans et demi.

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    Le HLM Habitations Saint-Michel Nord avant les travaux de rénovation, qui ont duré trois ans et demi.

  • Le HLM Habitations Saint-Michel Nord après les travaux de rénovation

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    Le HLM Habitations Saint-Michel Nord après les travaux de rénovation

  • Sur le plan du site, on peut voir l’espace qu’occupaient les bâtiments démolis dans l’axe central.

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    Sur le plan du site, on peut voir l’espace qu’occupaient les bâtiments démolis dans l’axe central.

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En 2015, quand l’OMHM a lancé ce projet, l’ensemble était en piteux état. Il y avait de l’infiltration d’eau, de la moisissure. Et un gros enjeu de sécurité : plusieurs rues en cul-de-sac favorisaient la criminalité dans le secteur. « C’était un circuit fermé, très sombre », indique Vladimir Topouzanov. « Trop introverti. »

La majorité des logements donnaient à l’intérieur du projet et n’avaient pas d’adresses dans la rue.

« On a vraiment créé un milieu de vie », affirme Isabelle Breaut, architecte et directrice de la gestion des projets à l’OMHM, qui gère le plus grand parc immobilier de logements sociaux et abordables au Québec, évalué à 3,3 milliards au 31 décembre 2020.

« C’est une grande réussite. Car au-delà des travaux qui étaient nécessaires, l’objectif était de redonner une identité citoyenne aux locataires de ce plan d’ensemble. Aux Habitations Saint-Michel Nord, les immeubles n’avaient pas d’adresses physiques sur rue. Donc, les locataires ne sentaient pas qu’ils faisaient partie prenante de la société. »

Ça a l’air banal, d’avoir une adresse sur rue, mais ça te donne une identité citoyenne. Tu fais partie d’un quartier, tu fais partie d’un lieu.

Isabelle Breaut, architecte et directrice de la gestion des projets à l’OMHM

Dans un premier temps, la firme SBTA, associée à la façade arc-en-ciel du Palais des congrès, a soumis trois plans à l’OMHM : raser et reconstruire à neuf ; rénover les bâtiments existants ; en préserver seulement une partie. C’est la troisième option qui a été retenue.

Garder « la mémoire des lieux »

Pour briser le côté ghetto, 6 des 26 bâtiments d’origine ont été démolis et une rue partagée a été aménagée au centre du terrain afin de connecter l’ensemble au reste du quartier. La circulation automobile est permise, mais le piéton est roi.

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Les pavés colorés gardent la mémoire des bâtiments détruits pour faire place à une rue et désenclaver l’îlot.

Des pavés colorés marquent au sol l’emplacement des six bâtiments disparus dans la rue qu’on a baptisée allée Léo-Bricault, en l’honneur de M. Bricault, fondateur du Journal de Saint-Michel, qui s’est impliqué durant 50 ans dans les organismes communautaires du quartier.

« On a fait ça pour garder une trace, pour la mémoire des lieux », souligne M. Topouzanov.

Le nombre de logements a été conservé grâce à l’ajout d’un troisième étage sur les bâtiments qui en comptaient deux.

À l’intérieur, les plans n’ont pas été beaucoup modifiés, mais les logements ont été entièrement rénovés et dotés de plus grandes ouvertures et de balcons. Des fenêtres ont aussi été percées dans les murs qui n’en avaient pas. On a prévu des jardins communautaires, des poubelles écolos, du pavé perméable, une zone destinée aux BBQ, des bancs « anti-skateboard » et une longue table en béton.

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Des jardins communautaires ont été aménagés par les locataires des HLM.

Fait à noter : il n’y a pas le moindre graffiti sur les murs.

Les services ont été regroupés au nord du site, près du parc René-Goupil : resto communautaire, halte-garderie, maison de jeunes, salle multifonctionnelle. Ces équipements sont ouverts à toute la population, pour favoriser un plus grand métissage entre les locataires et les résidants du quartier.

« Ce sont des matériaux peu coûteux, mais agencés de façon très harmonieuse, explique Isabelle Breault, de l’OMHM. Les tons naturels, qui ne se démodent pas, s’insèrent dans le quartier de façon douce. »

Ce projet, selon elle, prouve qu’il y a moyen de rénover de façon spectaculaire avec un maigre budget.

Il prouve aussi que rénover soigneusement des HLM peut être payant pour la société, en améliorant la vie de ceux qui y habitent, tout en contribuant à la revitalisation du quartier. Il brise le préjugé voulant que le logement social soit une cicatrice dans la communauté.

« Toutes les conditions sont là pour accueillir les familles dans le respect et la dignité, estime Fatima Chouaiby, qui travaille pour Mon Resto Saint-Michel. Et c’est génial, la façon dont c’est construit. Il n’y a pas de coins où les gens peuvent se rencontrer et faire des mauvais coups. On voit que les gens sont contents, que les gens sont fiers. On le voit, on le sent. »

Des HLM en état lamentable

Aussi remarquable soit-il, ce projet est une exception à Montréal, où 82 % des HLM gérés par l’Office municipal d’habitation de Montréal (OHMH) ont un urgent besoin de rénovations.

Sur les 838 bâtiments du parc immobilier, comptant en tout 20 180 logements, 684 sont en mauvais état (cote D ou E) ; 13 bâtiments sont barricadés et 330 logements sont vacants dans l’attente de travaux majeurs.

Les fonds alloués à l’OMHM pour la rénovation et l’entretien de ses bâtiments, provenant des différents ordres de gouvernement, sont passés de 100,6 millions, en 2016, à 62,4 millions, en 2020. Ils étaient de 101,7 millions en 2017, de 86,5 millions en 2018, et de 77,7 millions en 2019.

« À ce jour, pour 2021, 66,6 millions ont été accordés à l’OMHM pour réaliser des travaux de remplacement, d’amélioration et de modernisation », signale Marie-Ève Leblanc, chargée de communications. Une autre tranche de 100 millions provenant de l’entente Canada-Québec, signée en mai dernier, a été accordée sur trois ans pour rénover 517 HLM.

L’OMHM en 5 chiffres

55 000 : nombre de locataires

838 : nombre de bâtiments HLM, constitués de plans d’ensemble, des tours d’habitation, des multiplex et des logements unifamiliaux en rangée

20 180 : nombre de logements de type HLM à Montréal

23 509 : nombre de ménages sur les listes d’attente de l’OMHM, en date du 30 juin 2021

5 ans et 4 mois : temps que les demandeurs inscrits sur les listes d’attente doivent patienter, en moyenne, pour obtenir un logement