(Saint-Marc-de-Figuery) La découverte des restes de 215 enfants au pensionnat autochtone de Kamloops a fait émerger des souvenirs difficiles chez les autochtones québécois qui comptent parmi les 150 000 enfants arrachés à leur famille afin d’être « civilisés » par le gouvernement et l’Église catholique. Victimes de sévices, les anciens élèves du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, en Abitibi-Témiscamingue, croient que des fouilles y sont nécessaires afin de trouver des enfants disparus. Un dossier de Nicolas Bérubé et de Robert Skinner.

Texte : Nicolas Bérubé
Texte : Nicolas Bérubé La Presse
Photos : Robert Skinner
Photos : Robert Skinner La Presse

L’annonce de la découverte des restes de 215 enfants dans une fosse commune sur le terrain de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, le mois dernier, a ravivé des douleurs chez les autochtones québécois.

En leur mémoire, des douzaines de chaussures d’enfants ont été déposés sur les marches de l’église de Pikogan, communauté algonquine près de la rivière Harricana, en Abitibi.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Des chaussures ont été déposés sur les marches de l’église de Pikogan à la mémoire des enfants retrouvés dans une fosse commune à Kamloops, en Colombie-Britannique.

Johnny Wylde, qui dirige un groupe de survivants du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, a reçu de nombreux coups de fil de personnes en détresse. « Il y a des familles qui n’ont jamais revu leur enfant. »

Une femme en pleurs m’a appelé et m’a dit que sa sœur n’était jamais revenue du pensionnat de Saint-Marc. Est-ce qu’elle a été enterrée là ? Est-ce qu’elle a été enterrée à Amos ? On ne le sait pas.

Johnny Wylde, d’un groupe de survivants du pensionnat de Saint-Marc-de-Figurey

Le conseil de bande de Pikogan doit bientôt se prononcer sur la question des fouilles sur le site de l’ancien pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, près d’Amos, en Abitibi, l’un des 12 pensionnats érigés au Québec par le gouvernement fédéral et l’Église catholique, et dont le mandat était de « tuer l’Indien dans l’enfant ».

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Stèle commémorative installée sur le site de l’ancien pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery

Fermé en 1973, puis plus tard démoli, l’ancien pensionnat a aujourd’hui fait place à un site où se trouve une stèle commémorative installée par la communauté autochtone. Entourée de forêt, seule une salle de classe en décrépitude a survécu. Le site est toujours contaminé par l’amiante – un problème que les autochtones aimeraient résoudre avec Québec.

Contacté par La Presse, Mathieu Durocher, attaché de presse du ministre responsable des Affaires autochtones Ian Lafrenière, dit que certaines communautés autochtones se disent prêtes à aller de l’avant avec des fouilles, alors que d’autres sont plus hésitantes.

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Vestiges des fondations de l’ancien pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery, près d’Amos

« Aussi, comme c’est le cas pour le pensionnat de Saint-Marc, il y a plusieurs communautés à consulter pour un même pensionnat. »

Le gouvernement souhaite procéder selon le rythme et les volontés des communautés, dit-il, ajoutant qu’un « guichet unique » vient d’être établi pour faire le lien sur cette question.

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Le pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery a été démoli, mais un petit bâtiment de l’établissement abritant deux classes (photo) a été acheté et déménagé non loin de là par un résidant de la région.

« Ils nous battaient »

PHOTO RADIO-CANADA/BANQ ROUYN-NORANDA,
FONDS GASTON CARRIÈRE

Un oblat et des pensionnaires de l’ancien pensionnat
de Saint-Marc-de-Figuery, près d’Amos

Comme 150 000 garçons et filles autochtones au Canada, Johnny Wylde a fréquenté de force un pensionnat catholique durant son enfance et son adolescence. Il résidait au pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery.

Il y a été admis dès l’âge de 5 ans, en 1961, quand un autobus est venu chercher les enfants de sa communauté algonquine.

« Nous vivions dans le bois. Mes parents ne voulaient pas que j’aille au pensionnat, mais les gens du ministère des Affaires indiennes et la GRC étaient là. Par la fenêtre de l’autobus, j’ai vu ma mère essuyer ses larmes quand nous sommes partis. »

Assis dans l’autobus, Johnny Wylde croyait qu’il allait rentrer chez lui le soir même. Comme les plus de 200 autres enfants du pensionnat, il y resterait toute l’année scolaire, et aussi durant le congé de Noël. « L’été, quand on revenait chez nous, on commençait à oublier la langue. On parlait français. On n’aimait plus la nourriture de nos parents. »

Né dans le bois près du lac Victoria il y a 76 ans, Pierre Papatie, de la nation algonquine anishnabe de Lac-Simon, a lui aussi été forcé d’aller au pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery.

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Pierre Papatie, ancien du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery

Les plus jeunes, ils avaient 6 ou 7 ans, ils pleuraient en cachette le soir. Nous n’avions pas le droit d’aller les consoler. Une sœur nous surveillait. Elle n’allait jamais consoler les enfants.

Pierre Papatie, ancien pensionnaire

Comme les autres élèves, M. Papatie a été souvent battu. « Ils nous battaient si nous parlions notre langue. Ils nous battaient pour tout. J’étais gardien de but pour l’équipe de hockey, et le frère me donnait un coup de bâton derrière la jambe si je laissais passer un but. »

Pierre Papatie a lui aussi été plusieurs fois agressé sexuellement au pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery. « Un frère m’emmenait dans une petite pièce près des douches. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait. Encore aujourd’hui, je suis incapable d’être dans une petite pièce, il faut que je sorte. »

« Crime national »

Selon le Centre national pour la vérité et la réconciliation, au moins 4000 enfants sont morts dans les pensionnats autochtones, entre les années 1820 et la fin des années 1990 au Canada. Souvent, leur famille ignore ce qu’il est advenu de leur dépouille.

Les conditions de vie inadéquates et la surpopulation dans les pensionnats autochtones étaient des faits connus du gouvernement et du grand public.

Dès 1907, le DPeter Bryce, médecin-chef du gouvernement fédéral, a publié un rapport dénonçant un taux élevé de décès chez les élèves des pensionnats qu’il avait visités, décès liés à la malnutrition, à la propagation des maladies et au personnel insuffisamment qualifié. Ses recommandations n’ont pas été appliquées.

En 1922, le DBryce a publié le livre The Story of a National Crime : An Appeal for Justice to the Indians of Canada (L’histoire d’un crime national : un appel pour la justice pour les Indiens du Canada). Des passages du livre ont été diffusés dans le Montreal Star, le plus important quotidien du pays à l’époque, ainsi que dans le populaire magazine Saturday Night. Mais les morts chez les enfants des pensionnats ont perduré pendant des décennies.

PHOTO BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC

Jean Béliveau, lors d’une visite au pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery

Pour donner une bonne image des pensionnats, des vedettes étaient parfois invitées à visiter les jeunes. Au Québec, Félix Leclerc et Jean Béliveau ont notamment rencontré les jeunes autochtones de Saint-Marc-de-Figuery. Sur les photos officielles, les enfants étaient souvent habillés avec des vestons et des cravates pour les garçons, des robes impeccables pour les filles.

C’était une façade, un village Potemkine qui masquait la cruauté quotidienne, se souvient Pierre Papatie. « Ils nous habillaient comme ça pour la photo. On devait se changer cinq minutes plus tard. »

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Pierre Papatie

Parmi les anciens pensionnaires de Saint-Marc-de-Figuery, beaucoup ont ensuite vécu des vies violentes, brisées, où l’alcool et les drogues prenaient toute la place, dit-il.

Sobre depuis 25 ans, il a lui-même vécu des années d’alcoolisme et de toxicomanie à sa sortie du pensionnat.

C’était pour essayer d’oublier ce que j’avais vécu. C’était pour fuir. J’avais honte.

Pierre Papatie, à propos de ses années d’alcoolisme et de toxicomanie

Pierre Papatie note que d’anciens élèves ont reçu un dédommagement financier du gouvernement. Beaucoup d’autres sont aujourd’hui encore incapables de parler de cette époque de leur vie. « Ils ne veulent pas que ça remonte à la surface. Ils ont peur d’être jugés. »

M. Papatie veut que des fouilles soient entreprises « pour que les familles puissent enfin avoir des réponses ». Il aimerait aussi voir ériger un centre culturel pour pouvoir enseigner ce difficile passé aux plus jeunes de la communauté.

À Pikogan, la structure d’un tipi a été érigée près de la route qu’empruntaient autrefois les autobus qui emmenaient par centaines les enfants autochtones au pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery.

Des panonceaux décrivent les valeurs auxquelles aspirent les résidants de la communauté.

L’une de ces valeurs est l’amour.

« Connaître l’amour, c’est connaître la paix, y lit-on en français et en anishnabe. L’amour est basé sur l’affection, le respect, la bonté, la loyauté et la dévotion envers les autres. Pour parvenir à aimer les autres, il faut d’abord apprendre à s’aimer soi-même. L’amour ne peut être quémandé, il doit être reçu et donné, sans attentes, du plus profond de votre cœur. »

L’horreur soluble dans l’alcool

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Jeffrey Papatie

Jeffrey Papatie n’a jamais mis les pieds dans un pensionnat autochtone. Mais ses 52 années de vie ont été façonnées par le legs des pensionnats.

Né sur la réserve anishnabe de Lac-Simon, en Abitibi, M. Papatie a été instruit à l’église catholique du village. Le pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, qu’ont fréquenté ses deux parents, était fermé à cette époque. Or, vêtus de leur robe noire, les religieux s’occupaient toujours de l’éducation des enfants algonquins à Lac-Simon.

Au sous-sol de l’église, les frères enseignaient le français, les mathématiques, le catéchisme et le dessin aux enfants. Les humiliations et les punitions corporelles étaient courantes et s’apparentaient à ce qui se passait dans les pensionnats, dit Jeffrey Papatie.

« Ils nous pinçaient les bras. Ou bien ils nous faisaient nous agenouiller dans un coin sur deux roches pointues. Ils nous traitaient de “sauvages”. On s’est mis à sniffer de l’essence avant d’aller à l’école pour ne pas avoir de douleur. Ça nous donnait du courage pour les affronter. »

En 1981, alors qu’il était âgé de 13 ans, un prêtre a complimenté Jeffrey sur l’ange qu’il dessinait en classe. Il l’a fait venir dans son bureau après les cours pour qu’il dessine davantage. C’est là que Jeffrey a été victime d’attouchements sexuels.

Après, il m’a montré une bible. Il m’a dit que parler contre un prêtre, ça allait m’envoyer en enfer. Moi, je l’ai cru. Je lui faisais confiance. J’avais peur.

Jeffrey Papatie

Son agresseur, dit-il, était un prêtre du nom d’Edmond Brouillard. En 1996, Edmond Brouillard a été condamné à cinq ans de prison pour avoir agressé sexuellement six enfants dans des communautés anishnabe en Abitibi.

En 2018, l’émission Enquête de Radio-Canada a révélé que malgré quelque 50 agressions en 30 ans, Edmond Brouillard n’a pas été expulsé du clergé. « Il vit dans la résidence des Oblats de Notre-Dame-du-Cap, à Trois-Rivières », a noté Enquête.

Quatre générations

Jeffrey Papatie a gardé le souvenir de ces attouchements enfoui en lui pendant des années. Ce n’est que l’an dernier qu’il a commencé à en parler.

Je suis sur le chemin de la guérison. Ça me fait du bien de sortir ça. Je suis tanné de vivre avec la honte.

Jeffrey Papatie

Sobre depuis 12 ans, Jeffrey Papatie a réalisé que l’horreur des pensionnats avait atteint quatre générations de sa famille : ses grands-parents, à qui on a arraché les enfants, ses parents, qui ont fréquenté les pensionnats, sa génération, qui a vu ses parents boire et consommer, et la génération de ses enfants, dont il a mal pu s’occuper en raison de ses propres problèmes d’alcool.

Aujourd’hui père d’un enfant de 18 mois, Jeffrey est fier de pouvoir s’occuper de son fils comme il le souhaite. « Les enfants observent ce qui se passe autour d’eux et imitent ce que font les adultes », résume-t-il.

Jeffrey Papatie donne des conférences dans des écoles partout au Québec. Il est aussi connu comme danseur traditionnel.

Il se bat contre les préjugés. Par exemple, beaucoup de gens croient encore que les autochtones « ne savent pas boire » ou « supportent mal l’alcool », alors que des études ont démontré que les autochtones n’étaient pas génétiquement plus susceptibles d’être affectés par l’alcool que les non-autochtones.

« C’est la forte proportion d’autochtones qui ont vécu des traumatismes durant leur jeunesse qui les pousse à boire, dit-il. On boit parce qu’on a été déchirés à l’intérieur. »