Avec la crise sanitaire, les voitures du métro de Montréal se sont vidées et plusieurs sièges d’autobus demeurent inoccupés. Malgré tout, les attouchements, le voyeurisme et l’exhibitionnisme dans les transports collectifs n’ont pratiquement pas diminué en 2020. Et l’année 2021 s’annonce pire que celle avant la pandémie, révèlent des chiffres obtenus par La Presse.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

C’était au début de la pandémie. Daphnée Pacas-Gutierrez, qui était alors intervenante jeunesse, prenait le métro pour rentrer du travail. Alors qu’elle cherchait un siège, un homme a tenté de lui saisir la cuisse. Alarmée, elle s’est assise plus loin. Quelques secondes plus tard, elle a constaté qu’un homme était venu se placer derrière elle.

« Je suis sortie au dernier moment, arrivée à ma station. J’ai couru ma vie. Quelqu’un était toujours derrière moi, mais je n’arrivais pas à voir qui. J’étais sur le point de faire une crise de panique. J’ai fait des détours dans les rues pour rentrer chez moi », raconte la Lavalloise de 25 ans, rencontrée à la station De la Concorde.

Ce n’est pas un cas isolé. Des regards insistants, Daphnée Pacas-Gutierrez en subit deux ou trois fois par semaine. « Je suis myope, et maintenant, je ne porte plus mes lunettes dans le métro. Ça me permet d’éviter ces regards », précise celle qui vit ce genre d’incidents depuis qu’elle a 12 ans.

Je prends constamment les transports en commun. C’est mon chez-moi. Pourquoi est-ce que je ne peux pas me sentir en sécurité ?

Daphnée Pacas-Gutierrez

En janvier et février 2021, 20 crimes à caractère sexuel ont été rapportés au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans les transports en commun de la métropole. À ce rythme, le nombre d’incidents en 2021 serait théoriquement de 120. Des chiffres inquiétants, lorsqu’on sait que durant ces mois, le nombre des usagers empruntant le métro et les autobus de la Société de transport de Montréal (STM) a chuté des deux tiers par rapport à ce qu’il était avant la pandémie.

À titre de comparaison, en 2019, année d’avant-pandémie, on signalait 100 incidents de cette nature dans les transports collectifs. En 2020, la fréquentation de la STM a baissé de moitié par rapport à l’année précédente. Mais les crimes de nature sexuelle n’ont pas baissé en proportion : le nombre de cas s’élève à 71 pour l’an dernier. Ces chiffres ne couvrent pas les incidents qui ne sont pas dénoncés, rappellent des experts.

La pandémie ajoute une dimension

Le Centre d’éducation et d’actions des femmes de Montréal (CEAF) constate que la pandémie ajoute une nouvelle dimension. « Les harceleurs utilisent la peur de la pandémie, souligne Audrey Simard, membre du CEAF. Certaines femmes racontent s’être fait cracher dessus. Il y a aussi la sexualisation en lien avec le port du masque. Des hommes disent que ça les excite de voir des femmes muselées. »

À ces gestes s’ajoute le non-respect volontaire de la distanciation physique dans les wagons par certains passagers. Dans un contexte où la bulle de chacun est cruciale pour éviter la contagion, ces gestes sont d’autant plus intrusifs, note Audrey Simard.

PHOTO FOURNIE PAR LE CEAF

Le CEAF lutte contre le harcèlement de rue depuis des dizaines d’années. De gauche à droite : la militante Lise Dugas, Audrey Simard, organisatrice communautaire au CÉAF ; la militante Éliane Beaulé Fournier, l’organisatrice communautaire Christine Drolet et les militantes Cécile Murray et Béatrice Mercier.

Selon Daphnée Pacas-Gutierrez, la faible fréquentation du métro explique en partie la fréquence des incidents. « Il y a moins de barrières pour les harceleurs », constate-t-elle. La surveillance informelle des autres usagers ne peut donc s’exercer.

Même son de cloche pour Camille Robert, qui a subi du harcèlement de rue alors qu’elle promenait son enfant en poussette au parc Lalancette, près de la station de métro Joliette.

Quand j’ai repris le métro durant la pandémie, tout le monde était distancié et méfiant. On se sent moins en sécurité dans cette situation-là.

Camille Robert, doctorante en histoire à l’UQAM

Si la pandémie entraîne son lot de situations inédites, le harcèlement sexuel dans les transports collectifs n’est pas nouveau. « L’espace clos, la proximité des corps et la possibilité d’être anonyme dans l’agression expliquent le phénomène », soulève Mélissa Blais, professeure au département des sciences sociales à l’UQO.

Délaisser les transports en commun

Après l’incident survenu au début de la pandémie, Daphnée Pacas-Gutierrez a vécu avec la peur de reprendre le métro. « Ça a vraiment tué ma mobilité », raconte-t-elle.

« Les femmes vont délaisser les transports en commun s’ils ne sont pas [sûrs] ou s’ils ne sont pas perçus comme tels », selon Paula Negron-Poblete, professeure à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’UdeM.

Dans ce contexte, certaines se tournent définitivement vers le vélo. « Ça permet d’être libre et de fuir une situation inconfortable, constate Camille Robert. « C’est une chose à laquelle je réfléchis », ajoute-t-elle en précisant que les incidents surviennent aussi à vélo.

Manque de confiance envers le SPVM

Les chiffres du SPVM ne seraient que la pointe de l’iceberg, selon plusieurs. « Quand les femmes appellent le 911, on leur dit qu’il n’y a rien à faire », déplore Audrey Simard. Selon elle, des pistes de solution seraient d’outiller les témoins à réagir et de mieux former les agents de la STM à recevoir les plaintes.

Daphnée Pacas-Gutierrez dit ne pas se sentir à l’aise de dénoncer ce qu’elle a subi au SPVM. « J’ai plus confiance en les témoins autour qu’en les agents de la STM », conclut-elle.

Camille Robert abonde en ce sens. « Je ne porterais pas plainte au SPVM », affirme-t-elle, catégorique. Le harcèlement de rue est tellement minimisé. »

Joint par La Presse, le SPVM affirme travailler actuellement sur un projet qui touchera la prévention pour favoriser les dénonciations, ainsi que la formation des agents de la STM et du SPVM afin de « mieux diriger les victimes ».

Un bureau indépendant à l'intérieur du métro ?

Des voix s’élèvent pour demander la création d’un bureau indépendant du SPVM à l’intérieur du métro. Les victimes pourraient alors dénoncer les crimes auprès d’intervenantes formées sur ce sujet, explique Audrey Simard. « Avoir une intervention avec une sensibilité féministe sur place permettrait de récolter des données sur ce qui se produit », croit Camille Robert. Une étude sera lancée par la Ville de Montréal et l’UQAM au sujet du harcèlement de rue à Montréal.