Rencontre avec des membres de la communauté musulmane de la ville

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
David Boily
David Boily La Presse

Sur 383 822 habitants de London, environ 30 000 sont musulmans. Ils sont d’origine libyenne, pakistanaise, syrienne ou libanaise et ils passent presque inaperçus dans la ville ontarienne. Et pourtant, l’attaque au véhicule-bélier de dimanche dernier est, selon eux, la conséquence du racisme ordinaire qui s’enflamme.

Shehzad Gondal connaissait bien la famille Azfaal, qui a péri dans l’attaque du week-end dernier à London. Ils fréquentaient la même mosquée et se sont rencontrés grâce à des amis communs. « C’était la famille parfaite. Ils avaient réussi à avoir une vie professionnelle stimulante et ils offraient à leurs enfants la vie rêvée. On parle souvent de l’American dream, mais il y a l’immigrant dream, et eux, ils l’avaient atteint. Je n’arrive pas à m’expliquer comment la haine nous les a volés en une fraction de seconde. »

Juché sur un fauteuil à dorures dans sa luxueuse demeure d’un quartier familial de London, l’homme prend une gorgée de Perrier avant de reprendre la parole.

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Shehzad Gondal, résidant de London

« Quelque chose m’inquiète dans le climat social des dernières années. Le racisme maintenant se manifeste violemment et publiquement. Trump, l’internet, les réseaux sociaux… Ça donne la permission aux gens de cracher leur venin », explique l’homme qui a vécu 11 ans au Québec avant de s’établir dans la province voisine.

En mars, c’était des insultes racistes dans un restaurant rapportées dans un article du London Free Press, le journal local.

> Lisez l’article (en anglais)

Depuis quelque temps, un homme qu’il croise presque chaque jour au Tim Hortons a accroché un drapeau confédéré à la fenêtre de sa camionnette noire. « Il ne fait rien de violent. Mais ce sont des signaux d’alarme pour moi. Ça engendre de l’insécurité. »

C’est présent en Ontario, mais également dans le reste du pays, dit-il, pensif. Il vivait à Montréal lors des attentats de la Grande Mosquée de Québec et se souvient clairement ne pas avoir fermé l’œil de la nuit. « C’était comme ça quand je vivais au Québec aussi. Je sentais la froideur dans le regard des gens. Mon accent, ma couleur de peau. Comme si je n’allais jamais être dans la gang. C’est encore comme ça. »

Il est temps de faire plus que condamner [un geste] et se morfondre quand un drame arrive. Il faut aller au cœur du problème et se demander pourquoi un jeune de 20 ans décide un soir d’aller tuer des musulmans.

Shehzad Gondal, résidant de London

Shehzad Gondal frissonne en pensant au sort tragique de Salman Afzaal, 46 ans, de sa femme Madiha Salman, 44 ans, de leur fille Yumna Afzaal, 15 ans, et de la mère de Salman Afzaal, Talat Afzaal. Et à celui du garçon de 9 ans qui, après maintes opérations, a survécu à ses blessures. L’orphelin sera pris en charge par son oncle et sa tante.

Arrivé au Canada en 2007, le couple s’est vite fait connaître au sein de la communauté musulmane et pakistanaise. Le mari et la femme n’avaient pas peur de montrer qui ils étaient et portaient souvent leurs habits traditionnels au travail ou dans leurs promenades quotidiennes. « Ça ne les gênait en rien. Les parents allaient prier à la mosquée cinq fois par jour. Ils étaient fiers », confie Sana Yasir, une autre amie de la famille.

« Ça va être un tournant »

C’est sur la chaîne CBC qu’Abdulmajed Naghmoush, 19 ans, a appris que l’accident de voiture de dimanche dernier n’avait rien de fortuit. Il visait les victimes parce qu’elles étaient musulmanes. Tout comme lui et sa famille. L’odeur d’épices et de narguilé flotte entre les quatre murs de Mona’s Halal Meat, la vaste épicerie que possède son père. « Je n’ai jamais ressenti l’islamophobie, car je vis comme dans un cocon. Je travaille ici, je vis dans le quartier. Mais là, je me dis qu’à quelques kilomètres, des gens voudraient peut-être nous attaquer. »

Son père Ramadan Naghmoush, venu de Libye il y a plus de 30 ans, fusille son fils du regard. « Non, il ne faut vraiment pas avoir peur. Il faut rester nous-mêmes. On est aussi canadiens que n’importe qui. »

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Abdulmajed, 19 ans, et son père, Ramadan Naghmoush, propriétaire de l'épicerie Mona’s Halal Meat, à London

L’islamophobie existe, admet l’épicier bien connu du sud-ouest de London.

Quand j’ai vu le déferlement de bonté, le soutien des gens qui ont déploré ces meurtres, j’ai eu de l’espoir. Les gens n’acceptent pas ça. Il va toujours y avoir du racisme, mais personne ne tolère cette violence. Ça va être un tournant.

Ramadan Naghmoush, propriétaire de l'épicerie Mona’s Halal Meat, à London

Fatima Fayad, propriétaire du bistro libanais Zaatar, digère difficilement les tragiques évènements qui ont détruit une famille innocente. « Cette violence est le résultat de nombreuses années durant lesquelles on a ignoré l’islamophobie au Canada. J’ignore comment l’expliquer autrement. »

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Fatima Fayad, propriétaire du bistro libanais Zaatar

Son quotidien est ponctué de microévènements qui l’humilient et la déshumanisent, dit-elle. Presque chaque semaine, un étranger fixe son foulard d’un air hostile et une bande d’adolescents l’interpelle en lui disant « hey, hijabi lady ». Sans compter les six ou sept entretiens d’embauche où on lui a demandé si elle serait prête à retirer son hijab pour « ne pas mettre les clients mal à l’aise ».

Craintes palpables

« Ça nous a fait tellement mal », lâche d’un trait Naeem Farooqui, la main sur le cœur.

M. Farooqui, courtier immobilier d’origine pakistanaise, a peur pour ses enfants. « Vont-ils toujours être traités différemment alors qu’ils sont nés ici ? Auront-ils peur d’avoir l’air trop musulmans ? »

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Naeem Farooqui, courtier immobilier d’origine pakistanaise

Ses craintes sont nourries par les dernières violences, mais également par l’islamophobie qu’il côtoie depuis son arrivée au pays, le 31 décembre 1987. « C’est très simple. Chaque fois que je fais quelque chose de différent, on ne se gêne pas pour me dire que ce n’est pas la façon de faire au Canada. Que je devrais retourner dans mon pays. Il faut qu’on se pose des questions sur ces commentaires et jusqu’où ça peut mener. »

« Discours de peur et de division »

Brad Galloway, coordonnateur du Centre on Hate, Bias and Extremism de l’Université Ontario Tech, consacre ses recherches aux activités et à la propagande virtuelle de groupes d’extrême droite. L’Ontario n’est guère épargné par le racisme et l’islamophobie en ligne, soutient l’expert.

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Fleurs déposées mardi sur les marches de la London Muslim Mosque

Il devient de plus en plus facile d’être radicalisé en ligne sans faire partie d’un groupe d’extrême droite. « Sur Telegram, Reddit et 4chan, les gens discutent et s’inspirent mutuellement. »

Le nombre d’espaces virtuels propageant une idéologie haineuse envers les immigrants est en pleine croissance. Il note la présence de groupes comme PEGIDA, Soldiers of Odin et Urban Infidels, particulièrement actifs en Ontario. Des organisations similaires sont présentes en Alberta et au Québec.

La pensée islamophobe a pris naissance après le 11-Septembre, nourrie par un discours de peur et de division. On est maintenant dans une rhétorique plus identitaire, qui rejette l’immigration de peur de disparaître.

Brad Galloway, coordonnateur du Centre on Hate, Bias and Extremism de l’Université Ontario Tech

« Parce que l’Ontario devance les autres provinces en termes de densité de population et qu’on y retrouve des gens issus de nombreuses cultures, les groupes d’extrême droite risquent d’y être actifs. »

Une personne ayant des idées islamophobes radicales ne va pas nécessairement devenir violente, rappelle M. Galloway. Comment le racisme en vient-il à coûter la vie à des familles ?

« En déshumanisant certaines communautés par des agressions verbales à répétition ou des représentations stéréotypées. Elles deviennent comme des objets, des éléments à éliminer pour maintenir sa place dans la société ou se protéger. »