Voici un projet de scénario inspiré d’un fait vécu : Air Canada engraisse sa haute direction tout en quémandant l’argent des contribuables.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Dans le film, on verrait les patrons sortir de la banque avec des sacs qui débordent de dollars.

Les autorités les interpelleraient.

« Vous allez où ?

– Dans un de nos chalets.

– Comment ?

– En hélicoptère, peut-être. Enfin, s’il y a du trafic.

– Je veux dire, comment osez-vous ? On voit votre sac rempli d’argent. Ce n’est pas à vous.

– Mais bien sûr que si. »

Et ils continueraient leur chemin sans ralentir, le cœur léger et les poches lourdes.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Les libéraux croyaient avoir prévu le coup. Le sauvetage financier plafonnait la rémunération de la haute direction à 1 million de dollars. […] Ottawa avait sous-estimé l’audace d’Air Canada », écrit notre chroniqueur.

Avec la caution de son conseil d’administration, la haute direction d’Air Canada s’est versé un petit 10 millions en bonis. L’ex-PDG Calin Rovinescu et quatre autres collègues ont aussi obtenu des « droits à la plus-value d’actions » pour récupérer le salaire auquel ils avaient renoncé durant la pandémie.

Et ce, même si la société a mis à pied la majorité de ses quelque 21 700 travailleurs et a reçu 5,9 milliards d’aide du fédéral en avril (en prêts et en injection dans le capital), en plus des 650 millions déjà empochés par l’entremise de la subvention salariale.

J’ouvre le dictionnaire des synonymes pour trouver les mots. Quelques suggestions me semblent adéquates : arrogant, désinvolte, choquant. Mais une autre l’est tout autant : légal.

Pourquoi Air Canada l’a fait ?

Parce qu’elle le pouvait, tout simplement.

Les libéraux croyaient avoir prévu le coup. Le sauvetage financier plafonnait la rémunération de la haute direction à 1 million de dollars. Ce qui suffit amplement pour remplir le frigo de toutes ses maisons préférées.

Toutefois, cela s’applique seulement à partir de la signature de l’entente, conclue en avril dernier. Or, les bonis concernent l’année 2020.

Ottawa avait sous-estimé l’audace d’Air Canada.

Au début de la pandémie, le transporteur a réclamé l’aide du fédéral. Pour rallier la population à sa cause, il annonçait que la rémunération de ses hauts dirigeants serait réduite.

Quelques semaines après l’entente, cette baisse vient d’être doublement compensée par les bonis.

Là encore, je cherche le bon mot. Audace ? Effronterie ? Les deux, et encore plus.

Je sympathise avec les employés d’Air Canada qui sont victimes de ces dérives et qui les dénoncent par l’entremise de leur syndicat.

À Ottawa, la ministre des Finances, Chrystia Freeland, était embarrassée. C’est une réaction compréhensible, qui a toutefois le désavantage de n’avoir aucun effet concret.

* * *

Pourquoi en parler ? Après tout, c’est business as usual…

Parce qu’enfin, des gens veulent que ça change.

Chez les investisseurs, des mouvements militent pour que les actionnaires aient un mot à dire sur la rémunération de la haute direction. Leur succès est au mieux modeste, mais c’est un début.

Et chez les politiciens aussi, la grogne commence timidement à se faire entendre. Car l’État a un rôle à jouer.

Il peut intervenir par l’entremise de la fiscalité. C’est ce que le gouvernement Trudeau fera. À partir de juillet, l’exemption sur les options d’achat sera éliminée au-delà de 200 000 $. On ne parle pas d’une pénalité. Plutôt de la fin d’un cadeau. Cela relève de la saine gouvernance. Ces options incitaient les dirigeants à tout faire pour doper la valeur de l’action à court terme, avec les risques que cela suppose1.

Outre la fiscalité, l’État peut dicter ses conditions lorsqu’il aide les entreprises. Par exemple, en limitant l’écart entre le revenu de la haute direction et celui de ses employés. Ou encore en interdisant les bonis. Arrêter de verser des millions aux gens qui n’en ont pas besoin ne nuirait pas non plus.

À Québec, les solidaires proposent déjà des mesures en ce sens. Malgré leur aspect brouillon, elles ont le mérite de lancer le débat. Les libéraux parlent aussi à leur tour, en termes moins précis, de rendre l’aide conditionnelle à de tels critères.

À Ottawa, Justin Trudeau ne lésine pas sur les mots – il a nommé une ministre de la « Prospérité de la classe moyenne » ! Son gouvernement a adopté des mesures importantes pour lutter contre la pauvreté. Mais trop d’argent est encore versé à des gens qui n’en ont pas besoin.

C’est vrai pour les particuliers. Bloomberg révélait lundi que durant la pandémie, les 20 % des ménages les plus riches ont reçu en moyenne 6728 $ en aide, contre 4907 $ pour le quintile le plus pauvre.

Et c’est également vrai pour les entreprises. En décembre, la CBC rapportait que parmi 53 sociétés publiques ayant profité de la subvention salariale, la majorité avaient reversé un dividende à leurs actionnaires.

Et il y a Air Canada.

La société explique avoir mis en place une « prime de motivation » en 2020. Il faut croire qu’une rémunération annuelle dans les millions et une rente à vie de 790 000 $ à la retraite pour M. Rovinescu ne suffisaient pas.

Avec un discours d’un autre siècle, des gens plaident que l’important n’est pas ce que coûte un haut dirigeant, mais plutôt ce qu’il rapporte. Sans être psychiatre, une forme particulière de narcissisme ou de mégalomanie est requise pour s’attribuer une telle valeur.

Quant à la colère de la population, elle n’a rien d’anormal. Elle est une preuve de lucidité.

Nos gouvernements nous mettent souvent en garde contre le populisme et le rejet des élites. Mais ce discours ne vient pas de nulle part.

Au Canada, pour en trouver la source, il suffit de lever les yeux vers le ciel.

1. Pour lire un résumé des problèmes de la rémunération des patrons : un texte du Globe and Mail (en anglais)

*Une première version de ce texte comportait une erreur de frappe, mentionnant que les « 20 % des ménages les plus riches ont reçu en moyenne 67 287 $ en aide ». Il s’agit plutôt de 6728 $.