(Ottawa) Jeudi encore, Catherine* doit se rendre à l’hôpital avec sa mère. Les médecins craignent une récidive de la thrombose liée au vaccin d’AstraZeneca qui a été diagnostiquée chez sa mère il y a presque un mois – après que celle-ci eut été initialement renvoyée à la maison par un médecin des urgences. Un cas dont Catherine ignore toujours s’il a été inclus dans les statistiques.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Les dernières semaines ont été de véritables montagnes russes pour la jeune femme de 25 ans. Elle qui avait reproché à sa mère de 57 ans d’avoir accepté le vaccin d’AstraZeneca, le 12 avril, a vu le scénario qu’elle redoutait tant se confirmer quelques jours plus tard : sa mère affichait des symptômes de thrombocytopénie immunitaire prothrombotique induite par le vaccin (TIPIV).

C’est ce qu’elles ont signalé au médecin des urgences du premier hôpital où elles se sont présentées, le 22 avril dernier. « Son pied était enflé, relate Catherine. Nous, on a tout de suite établi le lien avec le vaccin, et on le lui a dit d’emblée. » Aucun test sanguin n’a été réalisé, ce qui contrevient à un protocole diffusé par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) en mars dernier.

Le médecin a donné congé à la patiente. Le retour au bercail a été de courte durée ; dès le lendemain, mère et fille retournaient au même établissement. Puis est venue l’ambulance, direction Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). La mère de Catherine y restera jusqu’au 30 avril. Et à sa sortie, sur le formulaire médical, le diagnostic : TIPIV – un verdict qui sera subséquemment validé par le laboratoire d’immunologie plaquettaire de l’Université McMaster de Hamilton, en Ontario.

Opacité gouvernementale

La mère de Catherine devenait ainsi le quatrième cas déclaré de TIPIV au Québec. Enfin, peut-être. Car après plus de deux semaines passées à cogner aux portes du ministère de la Santé et des Services sociaux, de la Direction régionale de santé publique ou encore de l’attachée politique du député de sa circonscription, elle ignore toujours si la thrombose de sa mère fait partie des statistiques officielles.

« C’est une grande frustration de ne pas avoir accès à cette information. J’ai besoin de savoir. C’est un minimum, selon moi, qu’il y ait une reconnaissance de l’impact que le vaccin a eu sur nous », laisse tomber Catherine dans une entrevue avec La Presse.

Au MSSS, on a fini par me dire qu’on n’avait pas à avoir de lien entre le citoyen et le ministère. J’ai trouvé ça aberrant.

Catherine

Nos démarches n’ont guère été plus fructueuses. « Pour des raisons de confidentialité, nous ne sommes pas en mesure de donner des informations personnelles sur ces personnes, ni sur la région où ces cas sont survenus », a écrit une porte-parole du MSSS.

La mère de Catherine se porte mieux, même si elle a peur de garder des séquelles de sa TIPIV. Si elle a préféré laisser sa fille parler en son nom, c’est parce qu’elle souhaite « se concentrer sur [son] rétablissement ». Une plainte a été déposée contre le médecin du premier hôpital, dans le but d’éviter que de telles situations ne se reproduisent. Catherine a perdu son père il y a quelques années. Elle s’est imaginée orpheline pendant un certain temps, en avril.

« On veut qu’il y ait du positif qui émerge de ça », fait-elle valoir. « Même si vous êtes tannés que les gens aient peur, et qu’ils soient un peu hypocondriaques avec le vaccin, prenez-les au sérieux », plaide-t-elle à l’intention de la communauté médicale, en prenant soin de souligner l’excellence des soins prodigués au CHUM dès que sa mère y a été prise en charge.

Les TIPIV, effets secondaires « fâchants »

Les risques de thrombose demeurent très rares avec l’AstraZeneca, avec une incidence de 1 cas sur 100 000 vaccins administrés lors de la première dose – cela dit, en Ontario, lorsqu’on a annoncé la fin de l’utilisation de ce vaccin en première dose, la semaine dernière, on a évoqué des risques de l’ordre de 1 sur 55 000 ou 60 000. Pour ce qui est de la deuxième dose, les risques chutent à 1 cas sur 1 000 000, d’après une étude britannique.

Les symptômes associés à la TIPIV (maux de tête, douleur à la poitrine, vision trouble, essoufflement, convulsions, enflure et rougeur d’un membre, présence de bleus sur la peau) se manifestent entre le 4e et le 20jour voire jusqu’au 28e après l’injection du produit.

Il y a donc encore « beaucoup, beaucoup de médecins qui voient des gens qui ont reçu le vaccin AstraZeneca et qui arrivent à l’urgence, en panique, avec un mal de tête », dit le DNormand Blais, hémato-oncologue au CHUM. « C’est pour ça qu’on a mis sur place un protocole : on fait une prise de sang, et si les plaquettes sont normales, eh bien déjà, c’est réglé. C’est comme ça dans 95 % des cas », explique-t-il.

N’empêche, il y a quelque chose de frustrant dans cette situation, remarque-t-il. « J’ai vu des gens dans la fleur de l’âge, en parfaite santé, qui n’ont aucun facteur de risque, qui se font vacciner volontairement alors que leur risque de COVID n’est pas très élevé et qui se ramassent à presque mourir à l’hôpital… c’est fâchant », se désole celui qui est vice-président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec.

Le Québec a emboîté le pas à plusieurs autres provinces en annonçant jeudi dernier que le vaccin d’AstraZeneca ne serait plus offert comme première dose. Les quelque 148 000 doses du vaccin qui arrivent cette semaine seront réservées aux deuxièmes doses, a indiqué le MSSS.

* Prénom fictif. La Presse a accepté d’accorder l’anonymat au duo mère-fille. Elles craignaient que leur témoignage ne leur nuise dans le réseau de la santé.

Twitter moins toxique pour la TIPIV

Les réseaux sociaux ont atteint des niveaux extrêmes de toxicité pendant la pandémie. Mais ils auront aussi permis une diffusion de données scientifiques qui a aidé les médecins à démystifier la fameuse TIPIV, une toute nouvelle forme de thrombose. « Moi, je n’ai pas lu ça dans le New England Journal of Medicine. J’ai lu ça sur Twitter parce qu’une personne que je suis en Allemagne a signalé l’existence d’un problème », raconte le DNormand Blais. « J’ai écrit à des amis en France, et eux m’ont dit qu’ils avaient aussi vu un cas. En l’espace de quelques jours, on a été capables de sauver la vie d’une dame à Saint-Eustache parce qu’on savait ce qui se passait », explique-t-il. « C’est assez phénoménal parce que la communauté scientifique #MedTwitter a rapidement mené à un programme rapide du MSSS, à une sensibilisation de tous les médecins spécialistes et d’urgence », expose l’hémato-oncologue.