(Trois-Rivières) Des membres du personnel soignant de l’hôpital de Joliette ont fait part mardi de certaines préoccupations quant aux soins prodigués à Joyce Echaquan dans les dernières heures de sa vie. Une infirmière auxiliaire a affirmé avoir « l’impression » que la mort de l’Atikamekw « aurait pu être évitée ». Une préposée a soutenu que la mère de famille « [avait] l’air morte » avant de partir en réanimation.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

Le fil des évènements ayant mené à la mort de la femme de Manawan commence à se préciser au quatrième jour de l’enquête publique du coroner, au palais de justice de Trois-Rivières. Cinq travailleuses affectées aux urgences de l’hôpital de Joliette ont apporté mardi leur éclairage devant Me Géhane Kamel.

PHOTO STÉPHANE LESSARD, LE NOUVELLISTE

Me Géhane Kamel, coroner

Tôt le matin du jour de sa mort, Joyce Echaquan n’est ni agitée ni souffrante, ont rapporté les employées. Le nom des travailleurs de l’établissement de santé est frappé d’une ordonnance de non-publication, ce qui nous empêche de les nommer.

Un peu après 8 h, une préposée aux bénéficiaires qui amorce son quart de travail entend les cris de douleur d’une femme, d’une façon intermittente. Inquiète de la situation, elle s’informe à l’infirmière en poste. Celle-ci lui aurait répondu : « C’est normal, elle est en sevrage », en faisant référence à Joyce Echaquan.

Mme Echaquan devient néanmoins de plus en plus agitée. Vers « 10 h 15-10 h 30 », l’infirmière demande à la préposée de la déplacer dans une salle d’isolement, puisque ses cris effraient des patients plus âgés des urgences. La préposée rapporte que Mme Echaquan gesticule beaucoup. Elle se cogne même la tête sur le mur.

Il a été révélé mardi que dans les minutes qui suivent, on lui administre une injection d’Haldol dans une fesse. Il s’agit d’un médicament utilisé pour calmer l’agitation. La préposée explique avoir été au chevet de Mme Echaquan au moment de l’injection, en prévention. « Elle n’a offert aucune résistance », relate-t-elle.

Joyce Echaquan n’est pas sous contention. La préposée part dîner.

Il a été révélé en preuve que la diffusion de la vidéo filmée par la victime depuis son lit d’hôpital où elle se tord de douleur et crie à l’aide sous une pluie d’insultes racistes de deux employés à son chevet a été amorcée à 10 h 27.

« Elle a l’air morte »

Quand la préposée aux bénéficiaires revient de son heure de dîner, autour de 11 h 50, elle croise sa partenaire, qui lui ordonne de lui ouvrir les portes de la salle de réanimation. « Je reconnais la patiente […], on rentre tout de suite », explique-t-elle. Et voyant Mme Echaquan sur la civière, elle s’écrie : « Elle a l’air morte ».

On lui aurait alors indiqué que la femme a alors « un pouls faible ». On amorce les manœuvres de réanimation, qui dureront environ 45 minutes. La préposée en question participera au massage cardiaque jusqu’à la fin.

Encore aujourd’hui, elle s’interroge à savoir pourquoi Mme Echaquan – qui portait stimulateur cardiaque – n’était pas branchée à un moniteur. « Si elle a des troubles cardiaques, pourquoi elle n’avait pas de moniteur ? », a-t-elle lancé mardi.

La semaine dernière, la fille aînée de Joyce Echaquan – qui est arrivée à l’hôpital après avoir vu la vidéo de sa mère sur Facebook – a rapporté l’avoir trouvé inconsciente, le corps « froid », à son arrivée à son chevet « autour de 11 h 30 ». Elle a relaté que pendant sa présence, le personnel a vérifié à deux reprises les signes vitaux de sa mère. C’est peu de temps après que Mme Echaquan a été conduite en réanimation.

L’aînée de Mme Echaquan a réalisé une vidéo à son arrivée à l’hôpital – celle-ci est frappée d’une ordonnance de non-publication, ce qui nous interdit d’en décrire les images et le contenu. Une infirmière auxiliaire a confié mardi l’avoir visionnée sur les réseaux sociaux. Cela l’a profondément bouleversée.

« J’avais l’impression que je voyais quelqu’un mourir live. J’ai l’impression qu’elle est morte dans cette vidéo-là. Elle ne respirait pas, c’était clair », a-t-elle commenté, la gorge nouée par les pleurs. Elle a dit l’avoir regardé au complet parce qu’elle « souhaitait qu’il se passe quelque chose avant la fin ».

« Il ne s’est rien passé », a-t-elle poursuivi.

« Peut-être que ça aurait pu être évité. J’ai l’impression que ça aurait pu être évité. Je n’ai pas dormi de la nuit », a ajouté l’infirmière auxiliaire. Le matin du 28 septembre, celle-ci a été appelée à prêter main-forte à une collègue au chevet de Mme Echaquan qui « avait l’air dépassée » par les évènements, vers 10 h 30.

Agitation dans la nuit précédente

Il a été rapporté que Mme Echaquan avait vécu un épisode d’agitation dans la nuit du 27 au 28 septembre. Le gastro-entérologue Jean-Philippe Blais a soutenu lundi que Mme Echaquan présentait des symptômes de sevrage en début de soirée, vers 20 h.

Une infirmière a relaté qu’elle avait demandé à avoir de la morphine et à être placée sous contention. Elle aurait alors indiqué qu’elle avait « consommé les médicaments de sa pharmacie ». Elle n’aurait pas précisé quoi ni en quelle quantité. Les employés ont présumé qu’il s’agissait de narcotiques. Le DBlais a choisi de lui administrer une petite quantité de morphine (oral) dans le but de la sevrer.

Après avoir obtenu l’autorisation de sa supérieure, l’infirmière a placé Mme Echaquan sous contention, pendant environ une heure. Des proches ont déploré la semaine dernière qu’elle se trouvait toujours sous contention après sa mort.

Joyce Echaquan est arrivée par ambulance le 26 septembre pour une douleur aiguë à l’abdomen. Elle devait subir une colonoscopie le matin du 28. La cause de sa mort n’a pas encore été révélée.

« Un réel problème », dit une infirmière

Une infirmière a affirmé mardi qu’il existe « un réel problème avec l’hôpital de Joliette et la communauté » atikamekw. MGéhane Kamel n’a pas caché son agacement lundi alors que tous les membres du personnel qui ont témoigné ont rapporté n’avoir jamais entendu de commentaires désobligeants envers les Premières Nations. L’infirmière a répondu que « peut-être il y en avait », mais qu’elle n’en a « jamais entendu ». MKamel a alors demandé pourquoi, selon l’avis du témoin, les autorités « mettent autant d’argent » pour rendre obligatoire une formation sur la culture atikamekw alors qu’il n’y a pas de problèmes. « Je crois qu’il y a un réel problème avec l’hôpital de Joliette et la communauté », a admis l’infirmière, évoquant « la différence » et « les jugements ». MKamel lui a demandé si, donc, il y avait « cette perception » que les Autochtones « sont des alcooliques », « des toxicomanes », et qu’ils « profitent du système ». Elle a répondu « oui ». MKamel a salué le courage de l’employée. « Le jour où l’on va être capables de reconnaître qu’on a des biais, on va faire un pas », a plus tard expliqué la coroner, disant s’inclure dans son propos. Par ailleurs, les travailleurs de la santé entendus lundi et mardi ont indiqué que la formation rendue obligatoire dans la foulée de la mort de Mme Echaquan n’était pas très utile pour améliorer leurs pratiques.