La question, froide et cruelle, fuse au milieu d’un torrent de sacres et d’insultes racistes, dans la dernière vidéo de Joyce Echaquan. « Qu’est-ce qu’ils penseraient, tes enfants, de te voir comme ça ? »

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Celle qui la pose, du haut de tout le mépris dont elle semble capable, devait en principe soigner la femme atikamewk qui hurlait de douleur dans son lit d’hôpital, à Joliette.

C’était le 28 septembre 2020. Plus de sept mois plus tard, les enfants de Joyce Echaquan ont enfin l’occasion de répondre à cette soignante anonyme.

Au palais de justice de Trois-Rivières, où se déroule l’enquête publique du coroner, ils ont enfin l’occasion de dire ce qu’ils pensent de leur mère – et du traitement inhumain qu’elle a reçu avant de mourir.

Les deux soignantes de la vidéo, une infirmière et une préposée aux bénéficiaires, ont été renvoyées. Elles ont pu panser leurs plaies en famille. Pas Joyce Echaquan. Ses enfants ont été privés de leur mère à jamais. « C’est injuste », a déclaré jeudi sa fille aînée, Marie Wasianna Echaquan Dubé.

Le lendemain, Jemima Dubé a raconté que personne ne l’avait aidée quand elle est arrivée à l’hôpital en catastrophe, après la mort de sa belle-sœur. « C’est comme si j’étais invisible. »

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Les audiences de la coroner Géhane Kamel commencent à peine. Beaucoup de questions restent sans réponse. On ne connaît pas le nom de cette infirmière ni celui de la préposée. On ne sait pas de quoi est morte Joyce Echaquan.

Mais déjà, on sait qu’elle avait peur de se faire soigner à l’hôpital de Joliette.

Et cette peur l’a peut-être tuée.

Cela faisait une semaine que Joyce Echaquan avait mal au ventre. Une semaine qu’elle repoussait sa visite à l’hôpital, a raconté son conjoint, Carol Dubé. Elle redoutait de s’y rendre, craignant de s’y faire traiter comme un chien.

En rétrospective, on constate qu’on ne pouvait pas la blâmer. Ce n’était pas de la paranoïa.

A-t-elle trop attendu ? Est-ce qu’on aurait pu la sauver si elle s’était rendue à l’hôpital plus tôt ? On ne le sait pas encore.

Mais on en sait un peu plus sur les raisons, bouleversantes, qui ont poussé cette femme de 37 ans à se méfier des hôpitaux.

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De santé fragile, Joyce Echaquan aurait subi d’intenses pressions pour mettre fin à trois grossesses. Chaque fois, elle aurait cédé, mais à contrecœur, selon Carol Dubé. Une fois, elle se serait carrément enfuie de l’hôpital pour éviter un nouvel avortement.

Après la naissance de son septième et dernier enfant, en 2019, un médecin aurait insisté pour qu’elle subisse une ligature des trompes, une opération irréversible qui la rendrait stérile.

Encore une fois, Joyce Echaquan aurait cédé sous la pression. Selon Carol Dubé, elle l’avait regretté. Elle aurait voulu une autre fille.

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L’histoire de Joyce Echaquan n’est pas unique.

Deux enquêtes du Devoir et de Radio-Canada ont révélé ces derniers jours plusieurs cas de femmes autochtones qui auraient été ligaturées dans des hôpitaux québécois sans avoir donné leur consentement éclairé à cette intervention.

On ne les a pas droguées, mais c’est tout comme. On leur aurait proposé l’opération non urgente… en plein accouchement par césarienne ! On voulait profiter du fait que leur ventre était ouvert pour procéder à une ligature des trompes.

Étourdies par la douleur, les contractions, l’épidurale ou le stress de l’accouchement, ces femmes n’étaient pas en état de prendre une décision aussi lourde de conséquences. Encore moins de résister aux pressions des médecins.

Une centaine de stérilisations de ce genre ont été répertoriées au Canada. Deux actions collectives ont été intentées en Saskatchewan et au Manitoba. Deux autres se préparent en Alberta et en Colombie-Britannique.

Au Québec ? Ce n’est probablement qu’une question de temps…

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Pourquoi exerce-t-on des pressions auprès de femmes autochtones afin qu’elles subissent une opération qui les empêchera d’enfanter ?

À une autre époque, on appelait cela de l’eugénisme.

C’était écrit, nommé comme ça.

Jusqu’en 1972, en Alberta, une « commission d’eugénisme » recommandait la stérilisation des personnes considérées comme « mentalement déficientes » comme condition de libération des établissements psychiatriques.

Sans viser explicitement les femmes autochtones, cette pratique les touchait de façon disproportionnée, selon le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

« D’un bout à l’autre du Canada, des femmes autochtones racontent des histoires de “stérilisation forcée” qui se produisent encore aujourd’hui », lit-on dans le rapport, publié en 2017.

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Aujourd’hui, bien sûr, on ne parle plus d’eugénisme. Vous ne trouverez nulle part de loi visant à stériliser des femmes considérées comme inadéquates à la maternité.

Ça ne veut pas dire que la pratique a disparu.

On juge encore les capacités parentales des femmes autochtones. On les imagine droguées, alcooliques. On estime qu’elles ne font pas de bonnes mères. Elles ont assez d’enfants. Elles en ont même déjà trop. Ça coûte cher à la société.

Vous pensez que j’exagère ?

« Bien meilleure pour fourrer que pour d’autres choses ! Surtout que c’est nous autres qui payent pour ça ! », a sifflé la soignante de Joyce Echaquan après lui avoir demandé ce que ses enfants penseraient d’elle…

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Longtemps, les femmes autochtones ont gardé le silence. Parce qu’elles se disaient, sans doute avec raison, qu’on ne les croirait pas.

La mort de Joyce Echaquan a changé ça.

Elle a libéré leur parole.

On l’entend dans l’enquête troublante de ma collègue Gabrielle Duchaine, publiée ce samedi dans nos écrans. Des femmes autochtones dénoncent le fait qu’on leur arrache leur bébé des bras dès l’instant où elles le mettent au monde…

On l’entend dans cette autre enquête du Devoir, où une vingtaine d’autochtones racontent les mauvais traitements subis dans le système de santé québécois…

On l’entend dans le témoignage de Marie Wasianna, fille de Joyce Echaquan. « Je suis venue ici parce que je veux que tout le monde entende ce qu’on pense, nous, ses enfants, a-t-elle dit à Trois-Rivières. Pour qu’ils sachent ce qu’on nous a pris. » Une femme, une fille, une sœur.

Mais, surtout, une mère.