Deux jeunes Québécois trans se sont suicidés récemment, secouant une communauté où ils étaient très actifs. Des vies de personnes transgenres s’envolent en silence chaque année au Québec et la détresse est en hausse avec la pandémie, selon l’organisme Aide aux trans du Québec (ATQ).

Publié le 10 mai 2021
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
Coralie Laplante La Presse

« Je ne connais aucune personne trans qui n’a pas eu d’idées suicidaires »

Jasmine St-Onge Joly s’est donné la mort en octobre 2020. La femme de 27 ans avait entamé sa transition six mois avant de disparaître. Des mois plus tard, le suicide de son ami et ex-copain Victor Bergeron, une personne non binaire en plein questionnement sur son identité, a bouleversé une communauté déjà éprouvée par un climat discriminatoire teinté de transphobie.

« Jasmine, je l’ai pris personnel. La personne trans la plus proche de moi est partie et je n’ai pas pu l’en empêcher. Victor, ça m’a mise à terre car je ne l’ai pas vu venir », chuchote Élira St-Onge, femme transgenre et sœur de la défunte.

Alors qu’elle est assise sur l’herbe fraîche d’un parc de Chambly, ses traits fins entourés de mèches brunes et ondulées se raidissent sous son masque.

« Je ne connais aucune personne trans dans mon entourage qui n’a pas eu d’idées suicidaires. Moi comprise », formule-t-elle après un long silence.

Quand on lui annonce la mort d’une personne trans, elle pense automatiquement au suicide. « On ne s’habitue jamais. »

La transphobie au quotidien a joué dans la disparition de sa sœur, mais il y avait d’autres facteurs, dont l’écoanxiété, pense Mme St-Onge.

On peut penser que la pandémie n’a pas aidé non plus : depuis le début de la crise, le nombre d’appels à l’aide a triplé.

Jasmine était lesbienne et sa transition était moins fluide. Les symptômes de dépression sont vite apparus. Elle était suivie par un médecin. « Elle se le faisait dire souvent qu’elle n’était pas une vraie femme, que sa physionomie ne fittait pas, qu’elle n’avait pas sa place sur certains sites de rencontres. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Jasmine St-Onge Joly s’est donné la mort l’automne dernier à l’âge des 27 ans.

Un rejet constant, dur à porter pour n’importe qui. Elle a expliqué sa souffrance en quelques lignes peu avant sa mort : ce monde n’était simplement pas fait pour elle, pensait-elle.

Jasmine avait affiché sa transidentité. Un geste libérateur qui s’est soldé par des violences physiques et des menaces de mort peu après l’annonce. Le jugement porté sur elle générait de l’anxiété.

« Elle a eu plus de difficulté à s’assumer. C’est venu comme une surprise dans l’entourage, alors que moi, à 4 ans, j’ai demandé une baguette magique à Noël pour pouvoir me transformer en fille », raconte sa sœur avec une pointe d’humour.

Les transitions ne sont faciles pour personne et elles sont toutes différentes, rappelle la sœur endeuillée. « Tu penses n’être jamais capable d’arriver jusqu’au bout. »

Élira St-Onge demeure résiliente. Mais elle ne compte plus les épisodes de harcèlement, les commentaires narquois, dégradants, répétés par des inconnus qui la dévisagent, les regards indiscrets des passants sur sa pomme d’Adam qui la gêne. La remise en question constante de son identité.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Élira St-Onge ne compte plus les épisodes de harcèlement, les commentaires dégradants ou les regards indiscrets qui minent la vie au quotidien.

La caissière du Maxi qui scrute sans gêne sa physionomie en y cherchant des traits masculins, vestiges d’un passé douloureux. Des médecins qui refusent de la soigner aux urgences, évoquant une « méconnaissance de [sa] condition ».

« Faire retirer sa pomme d’Adam coûte 5000 $ », lâche-t-elle, du haut de ses 19 ans. Une somme non remboursable par le gouvernement. « C’est une des choses les plus gênantes pour moi d’être une femme et d’avoir encore ma pomme d’Adam. J’y pense tout le temps. »

« Ils avaient peur de l’avenir »

Victor Bergeron souffrait aussi. Il a beaucoup été affecté par la perte de Jasmine, explique Mme St-Onge. « [Victor et Jasmine] m’ont déjà dit que le monde n’allait jamais bien aller pour les personnes trans. Ils avaient peur de l’avenir. »

Le 31 mars dernier, devant l’édifice montréalais qui abrite le centre communautaire LGBTQ+, ils sont près d’une centaine à laisser couler les larmes, abattus par la douleur. Malgré la pluie et le vent glacial, ils se sont déplacés pour rendre un dernier hommage au défunt, Victor Bergeron. De violents sanglots secouent leurs épaules quand on l’évoque. Xavier Bergeron entame son discours, la main sur l’estomac. « Victor, tu étais mon moment parfait », dit-il, dans un clin d’œil à la chanson favorite de son jeune frère.

PHOTO FOURNIE PAR L’ATQ

Veillée funèbre pour Victor Bergeron, le 31 mars dernier

Au micro, le coordonnateur du centre est à court de mots, alors qu’il prononce un discours à travers des chuchotements saccadés. « Je ne sais pas quoi vous dire. On a déjà perdu tellement de nos frères et sœurs trans durant la dernière année. »

« Je suis tanné de voir la communauté trans s’amoindrir », écrit Xavier Bergeron peu après la disparition de son frère.

Il n’associe pas le suicide de son frère uniquement à son identité de genre, même si on ne peut l’évacuer. Depuis quelques années, Victor souffrait de dépression. Les préjugés et le manque d’ouverture lui « rentraient dedans ».

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Victor Bergeron

« C’est complexe. Les crises de 2020, les injustices sociales face à sa communauté, la discrimination au sens large affectaient beaucoup mon frère », décrit M. Bergeron.

Ça n’a pas été facile pour lui de vivre dans un monde comme le nôtre, où ton identité est constamment remise en question.

Xavier Bergeron, frère de Victor

Il ne peut expliquer l’acte, mais demeure bouleversé par la perte d’une jeune âme profondément intelligente, généreuse et lumineuse. « Il avait créé un groupe de soutien pour les personnes trans. Ça a beaucoup aidé les gens, donc il était apprécié. »

Être trans et heureux, c’est possible. Dans l’optimisme et l’ouverture, Élira St-Onge souhaite inspirer la communauté trans. Il y a trop peu de modèles positifs et les jeunes trans en ont cruellement besoin. « Si j’abandonne et je disparais, d’autres vont suivre. Alors, j’essaie d’être positive. À la fin de la journée, je suis belle. »

« Avant la pandémie, il y a avait une échappatoire »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Kim Forget-Desrosiers, intervenante psychosociale à l’organisme Aide aux trans du Québec (ATQ)

Avec trois fois plus d’appels de détresse, l’organisme Aide aux trans du Québec (ATQ) remarque que le contexte d’isolement social causé par la pandémie a fragilisé davantage les plus vulnérables.

Depuis le début de la pandémie, les appels à l’aide des personnes transgenres ont triplé, estime Kim Forget-Desrosiers, intervenante psychosociale à l’ATQ. Avant, l’organisme fonctionnait avec trois ou quatre employés. Désormais, il y a huit personnes à temps plein. On ne parle pas juste d’idées suicidaires, mais d’anxiété, de peur, d’angoisse face à la discrimination et au rejet.

La pandémie fragilise les plus vulnérables, juge-t-elle. Les personnes transgenres vivent beaucoup de solitude. Certaines sont confinées dans une cellule familiale qui ne les accepte pas et ne peuvent chasser les idées noires.

Avant la pandémie, il y a avait une échappatoire. Les personnes trans se rencontraient dans un contexte social et se sentaient moins seules. À présent, beaucoup sont prises dans des milieux toxiques et malsains avec un couvre-feu.

Kim Forget-Desrosiers, intervenante psychosociale à l’ATQ

Le départ de Jasmine St-Onge Joly et de Victor Bergeron a causé tout un choc dans l’organisme. « C’était des personnes connues de la communauté et impliquées. Victor faisait de l’animation, il était toujours souriant. Personne n’a vu ça venir », se désole Kim Forget-Desrosiers.

À travers son écran d’ordinateur, elle est une présence réconfortante pour les personnes transidentitaires qui participent aux discussions sur Zoom, en groupe ou en tête-à-tête.

Car le confinement a aussi permis d’ouvrir les services. L’adoption des visioconférences a permis de rejoindre des gens dans les régions éloignées. Les réunions virtuelles de l’ATQ attirent près de 250 personnes chaque mardi. « C’est encourageant. On ratisse maintenant plus large. À travers les discussions, on réalise que les besoins sont différents en région, pour les aînés trans. »

Le désespoir et la dysphorie de genre, un terme médical désignant la souffrance d’une personne qui a le sentiment de ne pas appartenir à son sexe biologique, elle en est témoin depuis bien longtemps. En visioconférence, les gens cachent parfois leur visage avec un foulard. Certains utilisent des filtres pour camoufler leurs traits féminins ou masculins. « C’est simplement trop difficile pour eux de se montrer. Ils vivent avec un mal-être qui peut mener à la dépression. »

Ce sont 70 % des jeunes trans qui auraient déjà eu des idées suicidaires, et 1 sur 5 aurait déjà tenté de passer à l’acte, selon la Coalition des familles LGBT+. Le DShuvo Ghosh, qui dirige le programme de variance de genre à la Clinique Meraki, explique que de nombreux facteurs expliquent ces données alarmantes.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le DShuvo Ghosh, directeur du programme de variance de genre à la Clinique Meraki

Avec la puberté et les changements non désirés, l’anxiété et la dépression peuvent être énormes. Par exemple, un petit garçon qui développe des seins peut ressentir beaucoup de détresse.

Le DShuvo Ghosh, de la Clinique Meraki

Le médecin a lui-même vu certains de ses patients mettre fin à leurs jours.

Cette période du développement est ardue pour une personne transidentitaire, selon lui. Il s’agit d’un moment où il est primordial d’offrir des ressources à ceux dont le sexe biologique ne s’arrime pas à leur genre, juge-t-il. La fin de la puberté peut être une période critique pour certaines personnes transgenres.

Une pénurie

La Clinique Meraki, à Montréal, est parmi les seuls établissements du Québec à offrir des services médicaux aux personnes en questionnement par rapport à leur genre. La clinique offre des suivis psychologiques pour accompagner les personnes trans, mais aussi des services pour effectuer une transition médicale, qui implique parfois la prise d’hormones.

Une plus petite clinique a été instaurée à l’hôpital Sainte-Justine. Quelques professionnels partenaires offrent aussi des services sur le territoire québécois.

La liste d’attente demeure longue. Il faut compter entre 1 an et 18 mois de délai avant de recevoir un soin pour les jeunes trans ou pour les enfants en questionnement de variance de genre. Les jeunes adultes peuvent attendre entre un et trois ans pour obtenir un suivi.

« C’est comme ça pour tous les services. C’est trop long pour les patients. On n’a pas assez de cliniciens pour fournir des services rapides », déplore-t-il.

Shuvo Ghosh évoque une période d’attente difficile, avec un impact majeur sur la santé mentale des personnes trans qui ne peuvent amorcer une transition médicale.

Certains soins sont d’ailleurs très dispendieux. « Le visage coûte une fortune. J’ai moi-même dépensé 6000 $ et je n’ai pas fini. C’est une pression de plus pour beaucoup de monde », a confié Kim Forget-Desrosiers.

Méconnaissance du personnel médical

La méconnaissance ou le refus de comprendre de certains professionnels peut augmenter les symptômes de dépression chez certains jeunes transidentitaires, affirme le DGhosh.

« Par exemple, une personne va confier à une infirmière, une enseignante ou une travailleuse sociale qu’elle a des questionnements par rapport à son identité de genre. Si le professionnel réagit en disant : “Tu es fou !”, ou “C’est vraiment bizarre, peut-être que tu es gai !”, ça démontre un manque de connaissances », explique le médecin.

Selon lui, il s’agit d’une responsabilité des professionnels de la santé de s’éduquer concernant le vécu des personnes trans, et de faire preuve d’ouverture d’esprit.

Une question de préjugés

Shuvo Ghosh affirme que la « sortie du placard » d’une personne trans n’est pas nécessairement la période la plus anxiogène pour elle. Ce sont plutôt les mois qui suivent qui peuvent être plus ardus.

Selon le Dr Ghosh, la société doit faire un effort colossal d’inclusion des personnes trans. Cette ouverture passe par un assouplissement des mentalités en ce qui concerne les éléments associés aux genres féminin et masculin, mais aussi par une plus grande éducation sur la transidentité.

« L’idéal dans notre société, c’est l’homme. On devrait plutôt créer un autre idéal où on accepte les différences », souligne le DGhosh.

Mme Forget-Desrosiers est du même avis. « L’isolement social, la perte d’un emploi ou d’un logement quand les gens apprennent la transidentité… C’est multifactoriel, ce désespoir. C’est une grande roue. Notre mission, c’est d’arrêter la roue. »

Créer sa propre histoire

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Pour Syana Barbara, 20 ans, ce n’est pas parce que beaucoup de personnes trans affrontent des épreuves « que tu vas avoir à lutter pour toujours ».

Du haut de ses 20 ans, Syana Barbara a déjà dû affronter une panoplie d’obstacles liés à sa transidentité. Mais aujourd’hui, la vie de la jeune femme est au « meilleur qu’elle a été ».

La chargée de développement communautaire des personnes issues de la diversité à l’organisme Aide aux trans du Québec (ATQ) raconte son parcours sous un soleil de printemps dans un parc d’Outremont, armée de son sourire contagieux.

Syana s’est d’abord affichée comme non-binaire à l’adolescence. Ses études secondaires ont été difficiles, alors qu’elle a été victime de comportements transphobes.

Déjà, être queer et non-binaire, c’était dur. Pour moi, être trans, ce n’était pas une option, même si je le sentais.

Syana Barbara

« J’ai commencé à sortir dans des clubs queers, et je suis tombée en amour avec [l’idée d’être DJ]. » Au niveau collégial, Syana a donc laissé ses études de côté pour amorcer sa carrière de DJ à New York.

Le quotidien de Syana a pris des allures de montagnes russes les années suivantes. Elle a toutefois remis la musique au premier plan de sa vie en 2019. Avant la pandémie, Syana offrait ses services de DJ deux ou trois fois par semaine.

C’est à l’âge de 19 ans que la jeune femme a révélé entièrement sa transidentité.

Syana travaille aussi à temps partiel dans l’organisation Jeunes identités créatives. Elle poursuit parallèlement sa carrière d’artiste multidisciplinaire, jonglant notamment entre la musique et le design graphique.

L’importance des modèles

Pour Syana, il est évident que l’esprit de communauté est très fort chez les personnes trans.

Elle a la chance de compter sur sa « famille choisie ». Il s’agit d’un concept issu de la culture ballroom, née aux États-Unis, qui met notamment au premier plan l’art et la danse. Des familles se créent de cette façon autour d’une personne trans plus âgée, qui agit en tant que « père » ou « mère ». Ce phénomène est également présent dans le reste de la communauté LGBTQ+.

La « mère trans » de Syana, Barbara, dont elle porte le nom, a eu une importance capitale dans son cheminement. « Je côtoie une personne qui est trans, que je peux voir être positive et stable. J’ai été capable d’avoir un modèle », affirme Syana.

Certes, Syana affirme avoir « travaillé très fort » pour atteindre le bien-être qu’elle affiche aujourd’hui. Elle rappelle aux personnes trans que même si un discours tragique est souvent employé pour parler de la communauté transidentitaire, « tu crées ta propre vie ».

Besoin d’aide ?

Si vous avez besoin de soutien ou avez des idées suicidaires, vous pouvez communiquer, de partout au Québec, avec un intervenant de Suicide Action Montréal au 1-866-APPELLE (1-866-277-3553).

Consultez le site de Suicide Action Montréal

La ligne d’écoute et d’intervention de l’ATQ est disponible en tout temps sans frais : 1-855-909-9038