J’ai essayé de raisonner avec les négationnistes au début de leur montée en force, à la faveur de la langueur pandémique. J’ai essayé d’en raisonner, de leur fournir des sources scientifiques, de ne pas répondre à leurs crachats virtuels, d’en appeler à leur conscience, à leur logique…

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Pis savez-vous quoi ?

Ça ne marche pas.

Ils vont toujours répondre à une étude du Lancet ou de Nature produite par six chercheurs chevronnés cumulant 120 ans d’expérience en virologie avec un bout de vidéo YouTube d’un gars qui porte un « sarrau » et qui dit des choses extravagantes. Le gars en sarrau dit ce qu’ils veulent entendre…

Alors ils le croient.

Oui, j’insiste sur le verbe « croire ». Individuellement, c’est affaire de foi.

Depuis, je me dis, à propos des négationnistes : je ne peux pas les raisonner, impossible de raisonner avec des gens déraisonnables, comme le sont les croyants les plus fervents.

Le noyau dur des gens qui sont débarqués à Montréal est radicalisé. Comme le sont des gens qui viennent de rentrer dans une secte, ils ont vu la Lumière. Où ont-ils été radicalisés ? Aux prêches quotidiens des Fillion, Maurais, Cossette-Trudel, Blais, Grenier, Goyer, Duhaime et autres Bernier. On est dans une dynamique sectaire.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Manifestants contre les mesures sanitaires dans les rues de Montréal, près du Stade olympique, samedi

Je sais, je sais… Tous ceux qui étaient là samedi ne sont pas des négationnistes ou des illuminés. Mais ils ont répondu à l’appel d’un complotiste illuminé du nom de Samuel Grenier, allié de tous les complotistes connus au bataillon, un gars qui considère que la clinique de vaccination du Stade est un « abattoir »…

Que ceux qui sont allés là de bonne foi vivent avec les amalgames honteux.

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Je ne « crois » pas à la science, personnellement : j’en prends acte, avec toutes les incertitudes inhérentes, les incertitudes d’une infinie frustration depuis 14 mois.

Le noyau dur conspi qui a marché samedi, il « croit » à ce qu’il voit sur Facebook, il croit l’inconnu portant un sarrau, le colérique qui fait des vidéos YouTube.

Individuellement, c’est donc affaire de foi. Mais collectivement, c’est affaire d’identité. Ces gens-là ont trouvé un club auquel appartenir.

Ça fait 15 ans que je me frotte aux conspirationnistes, je les ai découverts avec les truthers du 11-Septembre : je les connais. La dynamique qui existait chez les négationnistes des attaques du 11-Septembre est la même qu’on retrouve chez les négationnistes sanitaires : les mêmes « vérités » en apparence séduisantes et irrésistibles, opposées à des faits têtus, à des incertitudes frustrantes.

Pour eux, tout le monde est acheté – ou vendu ! – et ne peut pas parler, sous peine de tout perdre. Scientifiques, journalistes, politiciens, témoins directs, médecins, associations représentatives : tous pourris, tous corrompus, tous contrôlés, tous dans le complot. J’insiste : TOUS. Et tout est arrangé avec le gars des vues.

La différence entre les leaders antisanitaires et les truthers ? Les leaders conspirationnistes de 2021 sont plus riches que ceux de l’ère post-2001, car on peut aujourd’hui « monétiser » le discours complotiste. Voici mon t-shirt, voici ma conférence, voici ma manif : envoyez-moi du cash sur PayPal…

Et samedi, ils ont été des milliers de disciples de ces idées toxiques à marcher dans les rues de Montréal. Combien ? Qu’importe, c’est un détail : ils sont des milliers.

Mais ils sont minoritaires. Leur pouvoir réside dans leur capacité de nuisance. Quand il s’agissait d’illuminés qui niaient le discours « officiel » sur le 11-Septembre, on était dans la nuisance du bruit de fond. Mais quand des milliers de personnes s’entassent sans masque dans des autobus scolaires et des rames de métro pour aller faire en pleine pandémie un show près du Stade, là, on est dans la nuisance sanitaire…

Une nuisance qui retarde le groupe.

Il faut le répéter : plus de 70 % des Québécois sont favorables au couvre-feu, 79 % d’entre nous avons été vaccinés ou entendons l’être et 67 % sont en désaccord avec l’affirmation selon laquelle les médias et le gouvernement exagèrent la menace sanitaire. Ceux de samedi sont minoritaires.

Ils avaient le droit de manifester. C’est triste, mais c’est ça. Manifester, c’est une des différences entre la dictature et la démocratie. On ne peut pas manifester n’importe comment, en démocratie, c’est vrai. Mais la marque d’une vraie démocratie, c’est qu’une manif comme celle de samedi ait pu exister…

Elle n’aurait pas existé en Russie, en Turquie, en Birmanie, en Iran ou en Biélorussie, dans ces pays où les gens qui se battent contre la dictature ne se font pas simplement « disperser » à la fin de la manif, comme les illuminés de samedi. Non, dans ces vraies dictatures où la résistance n’est pas un hobby qu’on pratique le week-end, les manifestants se font tuer, emprisonner, torturer, violer.

Les manifestants du Stade, eux, ont pu remonter dans leurs bus jaunes pour retourner chez eux, convaincus dans leurs têtes d’avoir fait l’Histoire. Ils vont se raconter des peurs et continuer à distribuer des citations de 1984 sur Facebook, convaincus qu’ils ont ébranlé Big Brother Legault…

Bien sûr, si la dictature advenait, on sait qu’ils seraient du bord des fossoyeurs de la démocratie : dans les bonnes conditions, beaucoup des manifestants de samedi se bousculeraient pour acheter une chemise brune à la demande de leurs gourous.

Oui, des chemises brunes : j’évoque le fascisme, je ne le fais jamais à la légère. Je l’évoque parce que plusieurs leaders antisanitaires d’aujourd’hui – pas tous – étaient hier dans la mouvance de la xénophobie incarnée par La Meute. Vous vous souvenez de La Meute, de l’obsession maladive du chemin Roxham, de la fixation sur le Grand Remplacement des Blancs, du complot « globaliste » ?

Ceux qui délirent là-dessus se sont convertis dans le délire du négationnisme sanitaire…

Même pensée d’extrême droite.

Mêmes leaders, à quelques exceptions.

Même type de croisés qui les suivent aveuglément, qui gobent n’importe quelle connerie.

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Ils ont donc manifesté, samedi, par milliers. C’est comme si tous nos cousins-pas-vite-vite s’étaient passé le mot pour faire un congrès dans Hochelag. Et ça nous a fait le même effet que quand on croise ledit cousin-pas-vite-vite devant le buffet froid du 102e anniversaire de tante Rollande : on a légèrement honte et on a hâte qu’il aille embêter quelqu’un d’autre.

Cette semaine, j’ai vu passer quelques messages du genre : « Pourquoi on n’organise pas une manif POUR la vaccination, pour les mesures sanitaires ? »

Réponse 1 : Parce que pour ceux qui vont se faire vacciner, pour ceux qui portent le masque, pour ceux qui respectent les règles… ce n’est pas un marqueur identitaire.

C’est juste du gros bon sens.

Je ne m’identifie pas comme un porteur de masque. J’ai hâte de le larguer, mon masque. L’antimasque, si, ça fait partie de lui : il EST antimasque. L’identitaire est le proche cousin de la colère, et pour manifester… il faut de la colère.

Réponse 2 : Parce que contrairement aux cousins qui sont débarqués avec leurs délires écrits au son sur leurs pancartes, crisse, on a des vies, on a… autre chose à faire.