Près de 2000 investisseurs, dont certains d’âge mineur, qui ont collectivement misé une fortune sur une nouvelle cryptomonnaie promue sur Snapchat et Instagram par deux rappeurs et une poignée d’influenceurs québécois viennent de voir leur rêve partir en fumée. Les menaces de mort qui ont suivi la débâcle ont forcé la police de Laval à agir.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Depuis le début de la semaine, Antoine Marsan se cache dans un endroit gardé secret. Le jeune entrepreneur lavallois de 23 ans, à la tête d’un projet de cryptomonnaie dont la valeur s’est effondrée subitement le week-end dernier, a dû se déplacer dans l’urgence.

Des investisseurs en colère ont débarqué devant chez lui, prenant des photos de sa rutilante Alfa Romeo et de l’immeuble qu’il habite.

« J’ai reçu des centaines de menaces violentes, raconte-t-il. Mes parents et mes grands-parents étaient visés. On m’a dit des choses comme “On va violer ta mère devant tes yeux pis on va égorger ton chien”.

Il n’est pas le seul à subir cette hargne. Kevin Mirshahi, influenceur du monde de la cryptomonnaie qui a promu le produit développé par M. Marsan, affirme que les policiers ont mis sa résidence sous « surveillance accrue » à la suite de menaces semblables.

Le week-end dernier, environ 2000 investisseurs qui ont misé sur la cryptomonnaie lancée par M. Marsan ont perdu collectivement près de 2 millions depuis samedi.

Parmi eux se trouvent des mineurs, qui ont emprunté de l’argent à leurs parents pour investir. La police de Laval a démarré une enquête et l’Autorité des marchés financiers (AMF) mène des vérifications.

Pour comprendre la débâcle qui vient de se produire, nul besoin d’être ferré dans la mécanique complexe des cryptomonnaies. Ces devises virtuelles, qui échappent au contrôle des autorités bancaires, sont négociées à des fins purement spéculatives sur des sites d’échange spécialisés semblables aux plateformes de courtage boursières, mais sans contrôles réglementaires.

Depuis un an, M. Marsan travaille à créer son propre site d’échange de cryptomonnaies, Marsan Exchange, plateforme qui promet de réduire les frais de transaction pour l’achat et la vente de bitcoin et d’Ethereum.

Le jeune homme s’affiche ouvertement comme un entrepreneur à succès sur Instagram, exhibant son goût pour les voitures de luxe et le champagne. Il a été conférencier en mars 2020, lors d’un évènement organisé par Melius, entreprise à structure pyramidale de Dubaï (renommée BE Factor en juin dernier) qui fait l’objet d’une enquête de l’AMF. L’organisation fait « miroiter les attraits d’une richesse acquise facilement, sans avoir à détenir des connaissances dans le domaine des devises et des cryptomonnaies », affirme l’AMF dans un avis diffusé en décembre.

Dans le cadre des activités de son entreprise, M. Marsan a lancé en février sa propre cryptomonnaie, le « MRS », qui se voulait une sorte de part sociale donnant à ses détenteurs accès à des tarifs spéciaux.

Influenceurs en renfort

Afin de faire mousser l’affaire, le jeune homme a fait appel à Crypto Paradise, groupe privé administré par l’influenceur montréalais Kevin Mirshahi, qui se targue de n’avoir subi « aucune perte en trois mois » sur le marché des cryptomonnaies. Moyennant un paiement de 100 000 MRS (alors que la devise ne valait que 0,15 $ l’unité), Crypto Paradise a lancé une campagne sur Snapchat et Instagram.

« J’ai amené d’autres influenceurs avec moi, confirme M. Mirshahi. On voulait créer une sorte de hype. »

Les rappeurs québécois Tizzo (Teddy Laguerre) et Shreez (Shawn Volcy) se sont aussi mis de la partie, affirme M. Mirshahi.

« Les influenceurs étaient tellement convaincants, ils disaient que la monnaie allait faire un bond de trois ou quatre fois sa valeur », affirme Iskander, étudiant de 18 ans qui dit avoir perdu 7000 $ US dans l’aventure.

Le cours du MRS a dès lors monté en flèche, jusqu’à 5,20 $ l’unité. Mais au cours de la nuit du 17 avril, il s’est subitement effondré. Un important investisseur, dont l’identité fait aujourd’hui l’objet d’intenses conjectures, a vendu d’un coup 10 % des devises, empochant un immense profit.

« J’ai eu l’impression qu’une panique générale s’était installée dans la communauté proche des influenceurs, affirme Iskander. Ils disaient sur les réseaux sociaux qu’ils étaient désolés, mais c’est comme s’ils étaient prêts à passer à autre chose quelques instants plus tard. »

Comme de la limonade

Les rappeurs Tizzo et Shreez ont refusé d’accorder une entrevue à La Presse. Leur agent, Christopher Pierre, reconnaît qu’ils « ne connaissent pas le milieu » de la cryptomonnaie et assure qu’ils y ont aussi perdu leurs propres investissements. « Depuis toujours, il y a des entreprises de limonade qui vont payer des artistes pour de la promotion », a-t-il justifié.

Mais faire la promotion de valeurs spéculatives, au Québec, n’est pas comme vendre de la limonade. « C’est illégal de faire du financement comme ça », affirme Louis Roy, associé en certification au cabinet comptable Raymond Chabot Grant Thornton et président de Catallaxy, société de service-conseil liée à la technologie des cryptomonnaies. « Au Québec, on ne peut pas émettre un titre de financement sans passer par le cadre réglementaire. Il faut que ce soit approuvé par l’Autorité des marchés financiers », dit-il.

Antoine Marsan et Kevin Mirshahi reconnaissent qu’ils n’ont pas joint l’AMF pour faire approuver le projet de financement et la campagne de promotion.

Notre campagne était très mal organisée. On aurait dû surveiller la façon dont se faisait la promotion. On a fait une erreur de débutants.

Antoine Marsan, entrepreneur à la tête du projet de cryptomonnaie

Simon Dermarkar, professeur de sciences comptables à HEC Montréal qui s’intéresse aux cryptomonnaies, n’est pas étonné que survienne ce genre de dérapage. « C’est l’univers des analystes financiers, mais sans l’encadrement », dit-il.

« Il faut se demander si les influenceurs comprenaient la cryptomonnaie [promue par M. Marsan] et y croyaient vraiment, lance-t-il. On est dans un univers de fake news, qui amène des informations de piètre qualité à circuler, auxquelles certains finissent par croire, peut-être à tort, et ils se retrouvent à perdre des sommes importantes. »

« Mais il ne faut pas non plus voir le marché des cryptomonnaies comme étant uniquement un monde d’arnaques. Il y a aussi des projets légitimes dans cet univers », assure-t-il.