Mario Trépanier avait beau travailler auprès d’hommes violents depuis 10 ans, il n’était pas préparé à ça. Ces choses-là arrivaient ailleurs.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

La nouvelle est sortie avant qu’il arrive au bureau, ce jour d’automne en 2007 : « Deux corps ont été découverts vers 5 h 30 à Saint-Zotique… Une femme dans la trentaine aurait été poignardée à mort par un homme qui se serait par la suite donné la mort… Il pourrait s’agir d’ex-conjoints… Les enquêteurs de la Sûreté du Québec sont sur place… »

Cet homme, il le connaissait. Il sortait d’un séjour en psychiatrie, après une tentative de suicide. Il devait se présenter à son organisme de prévention de la violence, Via l’anse, à Salaberry-de-Valleyfield. Il avait annulé un premier rendez-vous, mais en avait pris un autre. C’est ce jour-là qu’il a assassiné son ex.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Mario Trépanier, coordonnateur de l’organisme Via l’anse

« Il avait même appelé pour dire qu’il ne se présenterait pas », dit Mario Trépanier.

Il a essayé de comprendre. Comprendre ce qui s’était passé. Et ce qui ne s’était pas passé. Deux rendez-vous annulés de justesse… Un homme identifié, connu… qui prend la peine de rappeler… Ce n’est pas vrai qu’il n’y avait rien à faire !

Il a contacté la chercheuse Christine Drouin, de l’École de travail social de l’UQAM, spécialiste en prévention des homicides intrafamiliaux. Elle s’est fait connaître à l’international pour avoir créé des outils d’évaluation de la dangerosité et de « gestion du risque ».

Pour elle, il y a toujours des signes avant-coureurs. Et mieux on les connaît, plus on peut sauver des vies. Ces facteurs de risque, depuis une quinzaine d’années, elle s’emploie à les faire connaître aux personnes qui s’occupent des victimes ou des hommes violents.

Je suis absolument convaincu que nos interventions ont sauvé des vies. Ce qui me permet de dire ça ? Des hommes viennent nous le dire.

Mario Trépanier

L’un d’eux vient le voir chaque année pour le remercier, 10 ans plus tard. Il avait des idées suicidaires depuis sa séparation, qu’il n’acceptait pas. Il participait aux activités de Via l’anse. Mais un soir, après quatre nuits d’insomnie, il est parti avant la fin de la rencontre. Son plan était bien arrêté. Il avait un couteau avec lui pour tuer son ex et du Drano pour se suicider ensuite.

Dans un cas semblable, il n’y a pas une seconde à perdre. « Je leur dis : “Soit je t’amène à l’hôpital, soit j’appelle la police.” »

C’est la police qui l’a arrêté.

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Il faut remonter à 1996, quand un homme de Baie-Comeau a tué son ex-conjointe et son enfant, pour comprendre l’évolution des méthodes de prévention au Québec. Dans son rapport, le coroner Jacques Bérubé constatait qu’il était très bien connu que l’auteur du double meurtre était un homme violent et dangereux. Comment se faisait-il qu’on n’avait pas pu l’empêcher de passer à l’acte ?

Parmi ses recommandations, une a porté ses fruits : permettre aux professionnels de lever la confidentialité quand il y a un danger de blessures graves ou de mort.

« Ceux qui commettent des homicides conjugaux ne sont pas comme dans les romans policiers, dit Mario Trépanier : ils n’essaient pas de cacher leurs intentions. Ils en parlent ouvertement. »

Encore faut-il prendre l’information au sérieux, l’évaluer correctement… et la faire circuler.

De cette enquête est donc issue une modification du Code des professions. Et les grilles d’évaluation de Christine Drouin. Pour les fabriquer, elle a épluché des centaines de rapports de coroner concernant des homicides intrafamiliaux – essentiellement des féminicides, mais aussi des meurtres d’enfants ou du conjoint. Elle y a adjoint le fruit de la recherche dans le domaine. Et elle a établi des facteurs de risque.

Les cas sont tous différents et complexes. Mais beaucoup ont des traits communs. C’est majoritairement dans un contexte de séparation. Souvent, il y avait déjà des gestes de violence, qui se sont intensifiés. Des idées suicidaires, de la dépression. Des menaces. Du harcèlement. De la surveillance.

« Il faut entrer dans les détails, dit Christine Drouin. On parle de la séparation, mais le moment le plus critique, c’est quand elle devient clairement définitive. La vente de la maison, un nouveau conjoint, par exemple. Au moment où il n’y a plus d’espoir de reprise de la vie commune. »

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C’est bien beau, une « grille », mais on en fait quoi ?

On la fait connaître au plus de gens possible, pour qu’ils puissent faire quelque chose. Et on collabore quand il y a une crise.

Mario Trépanier et son équipe se sont inspirés d’un groupe de Laval, A-GIR, qui avait mis sur pied des cellules de crise. Elles incluent des gens des maisons d’hébergement, des CAVAC, des centres de crise, des travailleurs sociaux (DPJ ou autres), des gens du milieu hospitalier (infirmières, psychologues…), des policiers, des procureurs, des agents de probation qui suivent d’ex-détenus. Et quand une de ces personnes identifie un homme qui risque de passer à l’acte, une réunion d’urgence est déclenchée pour alerter tous les autres, soit par téléphone, soit par une chaîne de courriels. Ils peuvent être 10 ou 12 sur la ligne. Et on intervient.

Ça veut parfois dire envoyer des travailleuses sociales parler longuement avec une victime pour la convaincre de porter plainte, ce que la police n’aurait pas le temps de faire. Ça veut dire envoyer les policiers dans une maison où il y a une arme. Intercepter un homme. Envoyer la femme dans un lieu sûr.

On parle ici de danger « imminent ».

« Dans notre région, on en a une vingtaine par année. Mais juste la semaine dernière, on en a eu deux », confie M. Trépanier.

« C’est souvent le fait de gens isolés socialement ; ils se voient en symbiose avec leur conjointe, même si ce n’est pas vrai ; ils se voient tout perdre sans elle, voient la famille brisée, leur vie finie. Souvent, ils n’ont pas de réseau affectif, de gens à qui se confier. Mon travail, c’est de les emmener dans le deuil de leur relation. Qu’ils passent leur peine et leur rage avec moi.

« À un premier niveau de danger, je suis capable de le gérer moi-même. Au deuxième niveau, ça prend une action concertée : peut-être une sœur ou un ami, un centre de prévention du suicide, des gens qui peuvent aider. Au troisième niveau, avec ou sans autorisation de la personne, on intervient. » C’est l’hôpital ou le poste de police.

« C’est pour ça que c’est si important de bien objectiver. Mais on applique le principe de précaution : dans le doute, on penche du côté de la sécurité. Et jusqu’ici, personne ne nous a accusés d’avoir levé la confidentialité pour rien. »

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D’autres régions adoptent ces stratégies, mais c’est loin d’être mis en pratique partout sur le territoire. Les maisons d’hébergement, les groupes de prévention de la violence familiale et plusieurs corps policiers utilisent les grilles d’évaluation. Mais il n’y a pas pour autant ce travail d’équipe, cette mécanique pour faire face aux crises.

« C’est difficile de prouver l’impact de ces cellules, de l’évaluer », dit Christine Drouin. Mais pour avoir parlé à ceux qui collaborent à ces cellules de crise, elle remarque une forte adhésion et un sentiment très positif.

C’est des situations très complexes, et les gens sont contents d’y faire face en équipe, au lieu d’être seuls.

Christine Drouin, spécialiste en prévention des homicides intrafamiliaux

Difficile de prouver qu’un féminicide qui ne s’est pas produit a été évité. Mais comme dit la chercheuse, « ça élargit le filet de sécurité ».

Pour Mario Trépanier, « ça permet à tout le monde de ne pas porter seul le fardeau de la gestion du risque. C’est un champ difficile, il y a des chicanes idéologiques. Mais quand il s’agit de sauver des vies, tout le monde est du même bord ».

Depuis 1975, le nombre d’homicides intrafamiliaux (meurtre d’une conjointe ou d’un conjoint, ou meurtre des enfants par un parent) a diminué de moitié au Canada. Le Québec est le territoire où ils surviennent le moins souvent au pays.

« Quand j’ai commencé, au début des années 2000, il y avait entre 20 et 25 homicides familiaux par année ; depuis 10 ans, c’est entre 10 et 15 », observe Mme Drouin. Pour elle, la meilleure reconnaissance des facteurs de risque a contribué à sauver des vies.

Le bilan particulièrement tragique des premiers mois de 2021 est-il attribuable à la pandémie ? Peut-être. Pour la chercheuse, il est encore trop tôt pour s’avancer. En 2020, on en a déploré huit.

Nul doute que le stress, l’isolement, le confinement peuvent avoir un effet. La fuite pour les victimes est plus difficile, comme les moyens de s’occuper des hommes violents.

Nul doute, non plus, qu’il y a du chemin à faire. Qu’est-ce qu’on ne fait pas et qu’on pourrait faire ? Je ne parle pas de l’éducation, de l’éveil des consciences, des belles valeurs à « inculquer ». Je parle ici des gens déjà en crise. Je parle d’empêcher un meurtre.

Mario Trépanier, avant d’être un coordonnateur de centre de prévention de la violence, était peintre et musicien. « Je voulais changer le monde par l’art, mais je me suis rendu compte qu’en atteignant 200 personnes, ce serait long. » Parmi toutes les choses que ses 24 ans d’expérience lui ont apprises, il y a le fait que « les adultes violents sont souvent les enfants traumatisés qu’on a échappés ».

Lui et tous ceux qui travaillent dans ces cellules de crise pour empêcher un « danger imminent » arrivent des années et des années plus tard.

Qu’est-ce qu’on peut faire mieux, donc ? Pour Christine Drouin, ça tient en trois points : former le plus de gens possible à bien identifier les risques, travailler en équipe et… rappeler que quand une vie est en danger, il n’y a plus de confidentialité qui tienne.

« Je le sais que ça marche : plein d’hommes m’ont dit que ça sauve des vies », dit Mario Trépanier.