Y a-t-il, à droite, un variant contagieux ?

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Permettez que je pose la question.

Allons-y d’abord avec des observations contemporaines qui donnent une idée du phénomène. On dirait bien que plus vous êtes à droite, plus vous aurez tendance à combattre les mesures sanitaires comme le port du masque et la distanciation physique…

(Pause-nuance, ici : je n’ai pas dit, « SI vous êtes à droite, vous aurez tendance à combattre les mesures sanitaires… » Je dis ceci : « PLUS vous êtes à droite, plus vous aurez tendance à combattre ces mesures… »)

Allons-y donc avec quelques exemples…

Le Brésil est dirigé par un président d’extrême droite qui nie la dangerosité du virus : le Brésil est un vecteur de propagation hallucinant qui menace les efforts du reste de la planète. Les Brésiliens meurent plus du coronavirus qu’ils ne le devraient parce que le président Bolsonaro refuse d’imposer des mesures sanitaires de base.

En Alberta, le parti de droite UCP de Jason Kenney est au pouvoir. La COVID-19 fait grandement souffrir l’Alberta ces jours-ci. Or, voici que les mesures sanitaires sont ouvertement contestées par qui, dans la classe politique ? Par 17 députés de M. Kenney. Le quart de son caucus a dénoncé les nouvelles mesures sanitaires : les « sceptiques » ont maintenant des relais politiques dans le gouvernement albertain.

PHOTO ANDREW CABALLERO-REYNOLDS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

« Le variant Trump-16 du conservatisme américain n’est dominant ni au Canada ni au Québec. Mais il a ses bruyants émules, qui ont leurs fans », écrit Patrick Lagacé.

L’exemple le plus sidérant est au sud de la frontière : les leaders du Parti républicain aux États-Unis sont ouvertement moqueurs face au danger du virus, qu’ils soient président (comme Trump), sénateurs fédéraux ou gouverneurs d’États républicains.

Nier la dangerosité du virus — et combattre la distanciation physique et le port du masque – fait désormais partie du petit catéchisme du Parti républicain, qui incarne la droite aux États-Unis.

Il y a le cas des individus. Plus vous êtes à droite, plus vous faites dans le laisser-faire sanitaire. Au Québec, pensez à Maxime Bernier (Parti populaire du Canada), à Eric Duhaime (Parti conservateur du Québec) et aux animateurs Jeff Fillion et Dominic Maurais (CHOI Radio X) : ceux-là ont consacré de considérables doses d’énergie à minimiser la pandémie et à ridiculiser les mesures sanitaires quand ce n’était pas carrément à amplifier des voix ouvertement conspirationnistes…

Ces gens-là inspirent des fans qui n’ont pas envie de respecter les mesures sanitaires.

J’ai parlé de « laisser-faire sanitaire » en parlant de la posture des Québécois ci-dessus cités. Pardon, c’est inexact : il faut parler de « négationnisme sanitaire ». C’est le terme qui décrit le mieux les vues de ces gens-là.

Maintenant, mon lectorat dira, avec justesse : oui, mais Monsieur le chroniqueur, ce que vous soulignez là, de Bolsonaro aux républicains en passant par CHOI Radio X, c’est intéressant, mais ce ne sont que des anecdotes…

Et c’est bien vrai.

Injectons donc un peu de science dans cette chronique.

* * *

En novembre dernier, la revue scientifique Nature a publié une étude stupéfiante sur le lien entre les croyances politiques aux États-Unis et la distanciation physique. Le titre : Partisan differences in physical distancing are linked to health outcomes during the COVID-19 pandemic.

Les chercheurs de l’Université Yale, du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de la New York University (NYU) ont croisé les résultats de la présidentielle de 2016 – Trump c. Clinton – dans 3000 circonscriptions des États-Unis avec les données de positionnement GPS des téléphones de millions d’Américains dans les mois de mars, avril et mai 2020 pour vérifier à quel point les Américains avaient limité leurs contacts sociaux, comme on le leur demandait…

Et voici ce que les chercheurs ont découvert : plus une circonscription américaine avait voté Trump (à droite), moins ses habitants avaient eu tendance à pratiquer la distanciation physique, entre le 9 mars et le 29 mai 2020, distanciation déterminée en deux pôles : la réduction des déplacements en général et la fréquentation de commerces non essentiels.

Les chercheurs de Yale, MIT et NYU ont ainsi pu quantifier très exactement comment les électeurs de droite et de gauche avaient adapté leurs comportements de distanciation physique, au début de la pandémie.

Plus une circonscription était pro-Trump, moins ses habitants avaient eu tendance à limiter leurs déplacements généraux (9,5 % de moins que les circonscriptions pro-Clinton) et leurs visites de commerces non essentiels (19,5 %).

En commençant à analyser les données, les chercheurs pensaient qu’ils découvriraient qu’à mesure que la pandémie s’aggravait aux États-Unis, l’écart gauche-droite s’amenuiserait quant au respect des mesures de distanciation physique. Ils pensaient que les conservateurs américains se disciplineraient…

Sauf que non, c’est le contraire qui s’est produit : l’écart partisan s’est élargi à mesure que le virus décimait les États-Unis pendant le printemps 2020. Les gens des circonscriptions pro-Trump ont de moins en moins respecté les mesures de distanciation, principalement celles sur les commerces non essentiels !

Pour les chercheurs de l’étude de Nature, si les circonscriptions pro-Trump avaient respecté les mesures de distanciation comme les circonscriptions pro-Clinton, ils auraient pu y freiner les taux d’infection et de mortalité liés à la COVID-19.

Plus que les baromètres socio-économiques comme le salaire et l’éducation, ce sont les opinions politiques des Américains — pro-Trump ou pro-Clinton en 2016 — qui formaient le meilleur indice de prédiction du respect des consignes de distanciation physique.

Peut-on extrapoler les conclusions de cette étude américaine au conservatisme canadien ? Non. Les leaders conservateurs canadiens, comme Erin O’Toole, n’ont pas sombré dans le trumpisme. Mais l’étude de Nature donne une idée de la tendance au négationnisme sanitaire quand les individus campent à droite de la droite.

* * *

Pour répondre à la question qui ouvre cette chronique, c’est à la droite de la droite qu’on trouve ces jours-ci un variant contagieux. C’est le variant national-populiste, qu’on pourrait appeler Trump-16, qui est contagieux.

Le variant Trump-16 du conservatisme américain n’est dominant ni au Canada ni au Québec. Mais il a ses bruyants émules, qui ont leurs fans. Ce variant national-populiste du conservatisme, il ne contamine pas que les esprits. Il contribue à contaminer des gens, pour vrai, dans le réel.

Je cite la conclusion des chercheurs de Yale, MIT et NYU dans Nature : « Nos travaux soulignent la possibilité que la partisanerie politique aux États-Unis soit désormais à ce point suffisamment profonde et pernicieuse qu’elle peut menacer la santé des citoyens pendant une pandémie. »

Je reviendrai prochainement sur le variant national-populiste québécois.

Sources :

COVID-19 : Brazil has more than 4000 deaths in 24 hours for first time, 7 avril 2021

> Lisez l’article de la BBC (en anglais)

COVID-19 : 1293 new cases, five new deaths, hospital bed capacity at 87 per cent as Alberta battles uptick in variants, 10 avril 2021

> Lisez l’article de l’Edmonton Journal (en anglais)

Le CHOI de désinformer, 29 septembre 2020

> Lisez la chronique de Patrick Lagacé

Largué par de gros annonceurs, CHOI Radio X reçoit le soutien de l’Institut économique de Montréal, 14 octobre 2020

> Lisez l’article de Ricochet

Partisan differences in physical distancing are linked to health outcomes during the COVID-19 pandemic, 2 novembre 2020

> Lisez l’étude de Nature