L’agriculture génère à elle seule 9,6 % des émissions de gaz à effet de serre au Québec. Des agriculteurs veulent renverser cette tendance en adoptant les principes du mouvement de l’agriculture régénératrice. Cet ensemble de pratiques vise à restaurer les sols afin d’en faire un outil pour lutter contre les changements climatiques.

texte : Daphné Cameron texte : Daphné Cameron
La Presse

Photos : Alain Roberge Photos : Alain Roberge
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« Le but de l’agriculture régénératrice, c’est d’utiliser les systèmes naturels dans nos systèmes agricoles. »

Paul Slomp est un éleveur de bovins établi à Saint-André-Avellin, en Outaouais. Il élève chaque année environ 120 vaches Angus au pâturage. Son troupeau est toujours dehors, même l’hiver, et ne mange que de l’herbe.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Comme il élève ses bêtes dehors l’hiver, l’éleveur Paul Slomp déroule des balles de foin sur la neige pour les faire manger. Sur la photo, des bœufs Angus rouges et noirs.

L’été, il tente le plus possible d’imiter les comportements naturels migratoires des grands troupeaux de ruminants comme les bisons. Depuis 2016, il déplace ainsi ses bêtes sur une nouvelle parcelle de champ quatre fois par jour à l’aide d’un système de clôtures amovibles.

« Dans la nature, les animaux prennent une bouchée d’herbe, puis ils prennent une marche pour avancer. Donc ils ne restent pas longtemps dans un petit espace, ils bougent tout le temps », explique l’agriculteur de 40 ans, qui a grandi dans une ferme laitière en Alberta.

Quelques études menées aux États-Unis en sont venues à l’étonnante conclusion que cette technique de rotation intensive parvient à produire du bœuf carboneutre. La théorie veut que le carbone atmosphérique séquestré lorsque l’herbe repousse compense les émissions de méthane produites par les flatulences des vaches.

Aucune étude n’a cependant encore été menée dans les conditions climatiques au Québec. Même si la science en est encore à ses débuts, Paul Slomp est convaincu des bienfaits de cette philosophie.

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Paul Slomp gratte la surface de la neige pour nous montrer les restes de repas laissés par les bœufs lors des derniers jours.

Quand on élève des bovins, on a un choix à faire. On peut utiliser des engrais chimiques, laisser tous nos animaux dans un bâtiment, faucher les champs, transporter tout ça à la grange, nourrir les animaux et, après cela, transporter tous les fumiers dans le champ. Ça, c’est un peu le système conventionnel. Mais le problème, c’est que c’est vraiment l’humain qui est l’espèce dominante et qui prend toutes les décisions.

Paul Slomp, éleveur

Comment ça fonctionne ?

Dans sa ferme baptisée Grazing Days, Paul Slomp possède 270 acres de pâturage, 40 champs qu’il subdivise en plus petites parcelles d’une acre et demie. « On retourne à la même place environ 45 jours plus tard », explique-t-il.

Grâce à cette rotation, environ 50 % de l’herbe est ainsi broutée. Le reste est couché ou enterré par les sabots des animaux. Puisqu’elle est toujours vivante, l’herbe poursuit son processus de photosynthèse, ce qui permet de nourrir les micro-organismes du sol. Dans cet état, le sol est plus sain et tend alors à séquestrer davantage de carbone.

De son côté, la plante qui a été mangée va créer un nouveau système racinaire. « La vieille racine va mourir et rester dans le sol et ça, c’est du carbone dans le sol qui est vraiment stable. Il va rester là longtemps. »

Au Québec, seulement une poignée d’éleveurs bovins ont adopté cette approche.

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Les bœufs auront à s’adapter aux changements.

« Je pense que le système de bovins au Québec, il faut le changer d’une façon ou d’une autre, parce qu’à long terme, ce n’est pas viable, Paul Slomp. Avec les changements climatiques, on va avoir de plus grosses sécheresses. On va avoir beaucoup plus de difficultés à nourrir nos animaux dans les granges, et le système traditionnel va être de plus en plus dispendieux et de plus en plus vulnérable, alors que les systèmes comme l’agriculture régénératrice vont être de plus en plus payants et de plus en plus résilients. »

Les cinq principes de l’agriculture régénératrice

Après avoir obtenu une maîtrise en gestion de l’environnement et développement durable à l’Université Harvard, Gabrielle Bastien a fondé, en 2017, l’organisme à but non lucratif Régénération Canada. Dans le cadre de ses études, elle a rencontré beaucoup de pionniers du domaine aux États-Unis. « À partir du moment où j’ai appris toutes ces idées-là, c’était vraiment un déclic et j’étais passionnée », raconte-t-elle.

Elle explique que l’agriculture régénératrice doit répondre à cinq grands principes : laisser le sol couvert et ne pas labourer, réduire ou éliminer les intrants chimiques comme les pesticides et les engrais chimiques, intégrer des plantes pérennes comme des arbres ou des vivaces, intégrer les animaux de manière régénératrice dans les écosystèmes et favoriser la biodiversité.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Gabrielle Bastien, fondatrice et codirectrice de l’organisme Régénération Canada

De manière générale, c’est une approche holistique qui vise à travailler avec la nature plutôt que contre elle.

Gabrielle Bastien, de l’organisme Régénération Canada

L’agriculture régénératrice est-elle biologique ? « Ça fait un peu l’objet de discussions par les gens du mouvement, souligne-t-elle. Nous, on considère que les agriculteurs qui ne sont pas bios peuvent faire beaucoup de choses pour améliorer la santé de leurs sols. On croit que c’est absolument essentiel de les inclure dans la conversation et dans le mouvement parce que sinon, on ne va pas très loin étant donné que le secteur bio ne représente qu’un très petit pourcentage de l’agriculture à ce jour. »

Régénération Canada organise depuis quelques années à Montréal le Symposium sur les sols vivants, une série de conférences qui réunit des adeptes de ce mouvement de partout dans le monde. L’organisme vient tout juste de publier une carte pour répertorier les fermes canadiennes qui s’identifient comme étant régénératrices. Une vingtaine de fermes québécoises se sont officiellement inscrites.

Des fermes comme Les Bontés de la Vallée, située à Havelock. Sur la terre biologique exploitée par Mélina Plante et François D’Aoust, oubliez les tracteurs, les charrues, les herses rotatives ou même les grelinettes. Depuis trois ans, ils ont complètement cessé de travailler leurs sols.

Imiter la nature

« Je crois que comme dans la nature, ça peut pousser tout seul, sans engrais et sources extérieures. Dans le fond, ce que j’ai compris en cessant de travailler le sol, c’est que sur la planète, la plus grande diversité se trouvait dans le sol », explique François D’Aoust, qui cultive près de 70 variétés de légumes, de fines herbes et de fruits.

Les sols ne sont jamais laissés à nu sur leur ferme. Entre deux périodes de culture, ils plantent des engrais verts. « Dans la nature, il n’y a jamais une plante qui pousse toute seule, c’est une espèce d’enchevêtrement complexe de plusieurs plantes qui fait que c’est performant. Donc moi, je mélange toutes sortes de plantes : de l’avoine, des pois, du trèfle, même des légumes là-dedans, et ça, ça bâtit mon sol entre chaque culture », ajoute-t-il.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les agriculteurs Mélina Plante et François D’Aoust

Lorsqu’il est temps de planter des légumes, ils utilisent des chaînes ou un rouleau pour venir coucher ces plantes de couverture pour former un paillis. Les semences sont plantées à travers ce tapis végétal.

« Dans la nature, le sol n’est jamais travaillé mécaniquement, il est travaillé par la racine des plantes, par les micro-organismes et par les vers de terre. La nature, on essaye de l’imiter. Le sol est tout le temps couvert, soit par des plantes vivantes ou des plantes mortes. Donc si mon sol vient à nu par une culture que je récolte, il faut qu’il soit couvert parce que sinon, il se dégrade. Un sol qui n’a pas de plantes, après un mois, il commence à se dégrader. Ça va vite ! »

  • Bénévole à la ferme l’été dernier, Alexandre Gagnon a récolté des carottes dans un rang bordé par une parcelle en jachère (à l’arrière). Une grande diversité de plantes sauvages y a poussé spontanément : la verge d’or, le chénopode blanc, la laitue sauvage et la vergerette du Canada. Cette parcelle n’a pas été utilisée en 2020, mais le sera en 2021.

    PHOTO MARYSE BOYCE, FOURNIE PAR LES BONTÉS DE LA VALLÉE

    Bénévole à la ferme l’été dernier, Alexandre Gagnon a récolté des carottes dans un rang bordé par une parcelle en jachère (à l’arrière). Une grande diversité de plantes sauvages y a poussé spontanément : la verge d’or, le chénopode blanc, la laitue sauvage et la vergerette du Canada. Cette parcelle n’a pas été utilisée en 2020, mais le sera en 2021.

  • Employés et bénévoles plantent des laitues à travers un paillis composé d’un résidu de culture et plantes sauvages qui ont été préalablement occultées pendant un mois. On voit des exemples de toiles d’occultation de part et d’autre du champ.

    PHOTO MARYSE BOYCE, FOURNIE PAR LES BONTÉS DE LA VALLÉE

    Employés et bénévoles plantent des laitues à travers un paillis composé d’un résidu de culture et plantes sauvages qui ont été préalablement occultées pendant un mois. On voit des exemples de toiles d’occultation de part et d’autre du champ.

  • Ces plants de courges sont plantés à travers un engrais vert de seigle et de vesce velue. Les plantes ont été roulées avec un « rouleau crêpeur », puis occultées pendant un mois. Des copeaux ont été ajoutés juste avant la plantation.

    PHOTO MARYSE BOYCE, FOURNIE PAR LES BONTÉS DE LA VALLÉE

    Ces plants de courges sont plantés à travers un engrais vert de seigle et de vesce velue. Les plantes ont été roulées avec un « rouleau crêpeur », puis occultées pendant un mois. Des copeaux ont été ajoutés juste avant la plantation.

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Lorsqu’un sol est labouré ou travaillé mécaniquement, il peut libérer du protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre considéré comme 300 fois plus réchauffant que le CO2.

La ferme pourrait compter 12 acres de planches de légumes, mais Mélina Plante et François D’Aoust décident d’en cultiver seulement 5 acres à la fois. Membres du réseau des Fermiers de famille, ils distribuent 350 paniers bios à Montréal l’été, en plus de tenir un marché les week-ends sur le Plateau Mont-Royal.

Mélina Plante a d’ailleurs rencontré François D’Aoust en 2008 en s’abonnant à ses paniers bios.

Sur la ferme, ils laissent volontairement des zones sauvages entre chaque parcelle qui sont devenues des refuges pour les oiseaux et les pollinisateurs.

« Quand ils arrivent dans l’entrée l’été, les gens disent : “Oh ! C’est grand, mais ils sont où vos champs ?” Il y a beaucoup d’arbres et d’espaces sauvages entre toutes les parcelles cultivées », raconte Mélina Plante.

« On a déjà fait des visites avec plein d’agriculteurs et ce qui les surprenait, c’était la grande présence d’oiseaux, ajoute-t-elle. Souvent, les fermes, ça va être comme une vaste étendue sans arbres, toute dégagée. Chez nous, il y en a beaucoup. C’est un milieu où l’on sent que c’est plus vivant et ça fait du bien. »

4 questions, 4 réponses

C’est quoi, la « santé des sols » ?

« C’est vraiment un terme à la mode », répond Jacynthe Dessureault-Rompré, agronome et professeure adjointe en conservation des sols à l’Université Laval. Le Québec agricole fait face à trois grands enjeux de dégradation des sols : la compaction, la perte de matière organique et l’érosion hydrique des sols. L’agriculture dite de conservation vise à minimiser le travail mécanique du sol, à éviter des sols à nu et à favoriser une rotation des cultures. « En agriculture de régénération, on ne veut pas seulement conserver : on veut restaurer les fonctions initiales », dit-elle.

Ces pratiques sont-elles répandues ?

Environ 60 % des terres au Canada seraient semées sous travail mécanique réduit ou avec la technique du semi-direct, une approche qui élimine le labour des champs. « On peut faire un portrait réel des pratiques de conservation, on peut faire un portrait réel des pratiques d’agriculture biologique, mais pour l’instant, on ne peut pas avoir un portrait réel de l’agriculture régénératrice », affirme Jacynthe Dessureault-Rompré. Elle affirme qu’il s’agit, pour l’instant, davantage d’un mouvement. « La définition elle-même de l’agriculture régénératrice va varier. Il n’existe pas une définition claire et définie de ce que c’est. »

L’agriculture régénératrice est-elle certifiée ?

Au Québec, plusieurs appellations comme « biologique » sont considérées comme étant des biens publics. Elles doivent respecter un cahier des charges et se soumettre à des inspections et audits. Aux États-Unis, il existe depuis 2017 une certification privée nommée « Regenerative Organic Certified » gérée par l’organisme d’accréditation Regenerative Organic Alliance. Le Conseil des appellations réservées du Québec n’a pas reçu de demandes de groupes de producteurs pour que des certifications de ce type deviennent des appellations reconnues au sens de la Loi sur les appellations réservées et les termes valorisants.

Les sols agricoles peuvent-ils devenir des puits de carbone ?

La recherche scientifique sur cette question en est encore à ses débuts. « Utiliser le pouvoir des sols pour réguler le climat et pour la séquestration du carbone, c’est quelque chose qui est de plus en plus prouvé scientifiquement », affirme Jacynthe Dessureault-Rompré. « Les sols du Québec ont la capacité de séquestrer le carbone avec plus ou moins d’efficacité dépendamment du type de sol, climat et de la gestion des sols et des cultures. »