Les coûts de rénovation de l’ancien Bain Saint-Michel, dans le Mile End, ne cessent de croître. De la somme de 1,3 million initialement prévue en 2015, ils se rapprochent maintenant des 12 millions. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Une chronologie des évènements s’impose.

Inauguré en 1910, le Bain Saint-Michel est un splendide bâtiment qui se distingue des autres bains publics de Montréal par une architecture qui possède une véritable signature.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le Bain Saint-Michel, dans le Mile End, à Montréal

Le lieu a perdu sa vocation de piscine en 1993. Il est ensuite devenu un espace de création et de diffusion utilisé par des artistes émergents de la scène locale. Jugé trop dangereux pour les occupants, il a dû fermer ses portes en 2014.

En avril 2015, La Presse annonce que la Ville de Montréal et le ministère de la Culture acceptent d’investir 1,3 million de dollars pour assurer la rénovation extérieure du bâtiment « afin de remettre en valeur ses façades d’inspiration Beaux-Arts, sa fenêtre œil-de-bœuf et sa maçonnerie de briques avec détails de pierre ».

L’objectif est de transformer le bâtiment en lieu permanent de création et de diffusion culturelle.

Au printemps 2016, sous l’administration Coderre, on découvre que le projet coûtera plus cher que prévu. Des difficultés liées à la réfection du toit et de la maçonnerie font en sorte que le chantier est stoppé et ne peut être terminé comme prévu avant l’hiver.

En 2018, deux mois après l’arrivée de l’administration Plante, on apprend que les travaux de mise aux normes coûteront finalement 4 millions de dollars. On invite les OBNL à présenter une soumission afin de devenir « cogestionnaires » du lieu. On ajoute que le Bain Saint-Michel pourra enfin revivre en 2019.

Il y a quelques jours, le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Rabouin, a annoncé sur sa page Facebook que 8 millions de dollars seraient finalement investis dans la rénovation intérieure du Bain Saint-Michel. Les travaux devraient durer un an. On prévoit une réouverture du Bain en avril 2022.

Que s’est-il passé entre 2019, où l’on annonce un nouveau départ, et l’attribution récente de 7,8 millions supplémentaires ?

Explication de Richard Ryan, conseiller de la Ville pour le district du Mile-End : « Les travaux qui ont été faits entre 2016 et 2018 étaient pour sauver les meubles. Malgré l’appel aux futurs partenaires, il était prévu qu’on allait injecter de l’argent supplémentaire pour aménager l’intérieur du lieu. »

Pourtant, quand on replonge dans les journaux de 2018, on peut y lire que les travaux « se termineront fin 2018 pour une réouverture début 2019 ».

Richard Ryan se défend en blâmant les administrations précédentes pour leur laxisme dans l’entretien des immeubles patrimoniaux de Montréal.

Le Bain Saint-Michel deviendra la maison de quatre groupes d’artistes. Des gradins installés dans la piscine permettront la tenue de manifestations culturelles. Les détails seront annoncés bientôt.

Bref, moyennant un total d’environ 12 millions de dollars et après huit ans d’attente, le Bain Saint-Michel va finalement devenir un lieu de diffusion des arts important dans le Mile End, un secteur regroupant l’une des plus fortes concentrations d’artistes à Montréal.

Il est toujours difficile d’être critique à l’égard d’un projet qui a pour objectif de promouvoir et d’encourager la création ou la diffusion de l’art. Mais quand il est question d’argent public, notre regard devrait demeurer tout aussi intéressé. Du moins, c’est le cas pour moi.

Il est question d’art, mais aussi de patrimoine. L’épopée du Bain Saint-Michel me rappelle celle de la Caserne 26. Je dis épopée, mais je devrais plutôt parler de catastrophe, de désastre ou de cauchemar.

Lourdement endommagé par les flammes en 1999, le bâtiment de 1901 situé à l’angle de l’avenue du Mont-Royal et de la rue des Érables, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, est aujourd’hui un squelette de poutres de métal.

Après une tentative de réanimation cardiaque à l’ère de Pierre Bourque au début des années 2000, l’administration Coderre a accordé, en 2017, un contrat de près de 11 millions de dollars à une firme qui a procédé à un démantèlement complet du bâtiment afin d’éviter un effondrement. Après une série d’embûches, le contrat a été résilié en 2019 (la moitié de la somme a été versée à l’entreprise).

Les pierres numérotées de la magnifique façade dorment quelque part dans la ville alors que d’autres, dans un piètre état, attendent de connaître leur sort.

Les travaux, qui doivent en principe reprendre cette année, coûteront maintenant plus de 20 millions dollars, écrivait Le Devoir en décembre dernier. Annoncé d’abord pour la fin de 2021, l’échéancier est remis à 2023.

À quoi servira maintenant ce lieu ? Personne ne peut le dire.

Je vous parle des dossiers du Bain Saint-Michel et de la Caserne 26 alors que le gouvernement Legault a fait part de son intention de créer un réseau d’espaces culturels dans les 17 grandes régions administratives du Québec. Pour atteindre cet objectif, mon collègue Denis Lessard précisait qu’on voulait exploiter des bâtiments historiques.

Avant de se lancer dans une telle aventure, j’espère que le gouvernement du Québec fera ses devoirs, c’est-à-dire qu’il ciblera les bons bâtiments, qu’il veillera à voir qui prodiguera les conseils et les recommandations sur la manière d’assurer la pérennité de ces lieux et, surtout, qu’il s’assurera d’une expertise solide en matière de rénovation du patrimoine.

Jumeler la survie du patrimoine à celle de notre culture est un geste noble. Mais aussi très risqué en 2021. Le Québec n’a pas toujours les moyens de s’offrir autant de risque, malheureusement.