La nouvelle est tombée il y a exactement une semaine. Tout citoyen algérien établi à l’étranger risque de perdre sa nationalité s’il commet un acte « préjudiciable aux intérêts de l’État ».

Publié le 10 mars 2021
Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Quand elle a eu vent de ce projet de loi présenté par le ministre de la Justice Belkhacem Zeghmati, Fatiha Ghazi, Algérienne qui vit à Montréal depuis 2016, a d’abord été saisie par la colère.

« C’est enrageant, c’est une manœuvre mesquine et discriminatoire », dénonce l’avocate de 35 ans, étudiante à HEC Montréal.

Puis, elle a pensé que cette menace sans précédent était peut-être, d’une certaine manière, une bonne nouvelle. Qu’elle montre à quel point le pouvoir algérien est affaibli par la contestation.

Ceux qui tiennent le pays en otage ont complètement perdu la boussole. Plus ils sont aux abois, plus ils tombent dans les excès.

Fatiha Ghazi, Algérienne qui vit à Montréal depuis 2016

Pour elle, l’objectif de ce projet de loi ne fait aucun doute : il s’agit de faire taire les voix de l’opposition au sein de la diaspora, à un moment où le mouvement de révolte lancé en février 2019, et assoupi par la pandémie de COVID-19, reprend de la vigueur.

De retour dans les rues

Depuis le 22 février, deuxième anniversaire du Hirak, les manifestants ont repris leurs pancartes et sont redescendus dans les rues d’Alger et de nombreuses autres villes du pays. Les mardis, c’est le tour des étudiants. Le vendredi, c’est tout le monde.

PHOTO ANIS BELGHOUL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

À Alger, un manifestant brandit une plaque portant l’inscription « Place du 22 février 2019, la révolution du sourire » pour marquer le deuxième anniversaire du Hirak, le 22 février 2021.

Les foules sont moins impressionnantes qu’en 2019, et c’est par dizaines de milliers que les manifestants défient les forces de l’ordre.

Officiellement, la déchéance de citoyenneté cible ceux qui posent une menace à la sécurité de l’État. En réalité, son interprétation élastique pourrait englober tous ceux qui appuient le mouvement de protestation de l’extérieur du pays.

Pour les Algériens établis à l’étranger, l’enjeu est de taille. Ils risquent de ne plus pouvoir revenir au pays pour rendre visite à leurs proches, par exemple. Fatiha Ghazi, qui n’a pas la citoyenneté canadienne, craint de se retrouver carrément apatride.

Avec cette épée de Damoclès menaçant la diaspora, « le régime veut criminaliser toute l’activité protestataire, ce projet fait partie de l’arsenal juridique répressif », dit Islam Amine Derradji, politologue à l’Université de Montréal.

Ce projet « démontre la faiblesse du système qui utilise toutes les formes de répression pour venir à bout de l’opposition », affirme la juriste et politicienne de l’opposition Zoubida Assoul, jointe en Algérie.

Elle estime que ce projet de loi est anticonstitutionnel, car il crée deux catégories de citoyens algériens. « C’est une atteinte grave aux principes fondamentaux d’égalité devant la loi », dénonce-t-elle.

La carotte et le bâton

C’est pour faire barrage à un cinquième mandat de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika que les Algériens étaient descendus dans les rues le 22 février 2019. Sous la pression, le régime a annulé la présidentielle, et le président a été contraint de démissionner.

PHOTO RYAD KRAMDI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des Algériens défilent pour protester contre un cinquième mandat de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, en mars 2019.

Mais ce n’était pas assez pour faire tomber tout un système où les principaux leviers de pouvoir restent concentrés entre les mains de l’armée.

Quelques visages du régime ont été poursuivis en justice, mais le système en place, avec toutes ses ramifications, à tous les niveaux d’administration, est toujours le même.

Zoubida Assoul, juriste et politicienne de l’opposition

Les manifestations se sont donc poursuivies jusqu’à ce que la pandémie frappe l’Algérie, forçant les manifestants à mettre leurs « marches » hebdomadaires sur pause.

Le pouvoir a profité de la pause pour durcir les lois, déplore le journaliste Zoheir Aberkane.

Pendant le confinement, dit-il, « des gens se sont retrouvés en prison pour de simples publications sur Facebook, le pouvoir s’est acharné sur les militants du Hirak ».

À quelques jours du deuxième anniversaire de la révolte algérienne, le président Abdelmadjid Tebboune, tout juste rentré d’Allemagne où il était soigné pour des complications dues à la COVID-19, décide de jouer sur un registre plus politique.

PHOTO TIKSA NEGERI, ARCHIVES REUTERS

Le président Abdelmadjid Tebboune

Il dissout l’Assemblée nationale, annonce un remaniement ministériel et des élections législatives dont la date reste pour l’instant indéterminée. Il décrète aussi la grâce présidentielle pour des dizaines de prisonniers d’opinion.

Parallèlement à cette « carotte », il brandit aussi un bâton, avec un déploiement policier massif le jour des manifestations.

On voit des uniformes bleus à perte de vue sur la principale artère d’Alger, la police arrête les gens à 10 h pour les relâcher à 17 h, et les empêcher de manifester.

Zoheir Aberkane, journaliste

Et puis, il y a cette menace de priver des Algériens en exil de leur nationalité.

Divisions

La perspective de nouvelles élections législatives a un effet secondaire : celui de diviser les opposants entre ceux qui veulent boycotter le scrutin et ceux qui sont prêts à y participer.

Il y a un clivage dans les rangs de l’opposition, confirme le journaliste Khaled Drareni, qui a bénéficié de la grâce présidentielle après avoir passé un an en prison.

Les figures importantes dans les rangs des protestataires rejettent le scrutin. « Mais certains partis sont tentés de participer aux élections nationales, ou au niveau local. »

PHOTO RYAD KRAMDI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le journaliste algérien Khaled Drareni

Khaled Drareni affirme que la « soif de liberté et de démocratie » chez les Algériens est toujours présente, même si les manifestations sont plus timides qu’il y a deux ans.

Surtout qu’avec ses méthodes répressives, le pouvoir a nourri la révolte.

« Juste après la fin des manifestations, en pleine COVID-19, au lieu de profiter de la situation pour calmer les esprits, le gouvernement s’est lancé dans une grande vague d’arrestations, il a jeté de l’huile sur le feu », dit l’avocat Athmane Bessalem, joint à Tizi Ouzou, en Kabylie.

Tout en critiquant le pouvoir, Athmane Bessalem est opposé au boycottage électoral.

La politique de la chaise vide ne nous a jamais servis. Si on est présents dans les rues, il faut aussi être présents dans les bureaux de vote.

Athmane Bessalem, avocat

« Les élections ne changeront rien », affirme Zoubida Assoul, qui préside le parti Union pour le changement et le progrès.

Mais deux ans après les premières manifestations, il est temps de changer de stratégie, croit-elle, en se dotant « d’une feuille de route politique ».

Car à ses yeux, une chose est claire : la vaste majorité des Algériens aspirent à vivre dans un pays libre, doté d’un « État de droit garantissant toutes les libertés à ses citoyens ».

Le chemin pour y arriver reste à tracer.