(Ottawa) Un courriel récemment rendu public semble étayer l’affirmation de l’ancien ombudsman militaire Gary Walbourne selon lequel il avait informé le ministre de la Défense Harjit Sajjan d’une allégation d’inconduite sexuelle contre le chef de la défense de l’époque, le général Jonathan Vance, il y a trois ans.

Lee Berthiaume
La Presse Canadienne

Le bref courriel a été envoyé par Zita Astravas – qui était à l’époque chef de cabinet de M. Sajjan – à M. Walbourne le 5 mars 2018. C’était quatre jours après la date où M. Walbourne dit avoir informé le ministre de la Défense de l’allégation contre le haut commandant de l’armée lors d’une « rencontre hostile ».

Faisant référence à une conversation entre M. Walbourne et une fonctionnaire du Bureau du Conseil privé, Mme Astravas a écrit : « J’espère que vous avez soulevé les allégations relatives à la nomination par le gouverneur en conseil que vous aviez soulevées avec le ministre. »

Les nominations par le gouverneur en conseil sont des nominations de haut niveau faites par le cabinet fédéral. Bien que Mme Astravas n’ait fourni aucun autre détail sur la nature de l’allégation ou sur les personnes concernées, le chef d’état-major de la défense fait partie de ce type de nominations.

Le courriel a été obtenu par La Presse Canadienne en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Lorsqu’on lui a demandé jeudi si l’allégation en question touchait M. Vance, ou s’il avait soulevé des allégations contre tout autre représentant nommé par le gouverneur en conseil auprès du ministre, M. Walbourne a seulement répondu : « Je crois que cela a été couvert dans mon témoignage. »

M. Walbourne a témoigné mercredi devant le comité de défense de la Chambre des communes au sujet de sa réunion à huis clos avec le ministre Sajjan le 1er mars 2018. L’ancien ombudsman a déclaré avoir informé M. Sajjan d’une allégation qui avait été faite contre M. Vance.

M. Walbourne a dit au comité que M. Sajjan avait refusé d’examiner les preuves à l’appui et avait plutôt renvoyé l’affaire au Bureau du Conseil privé, le ministère qui soutient le premier ministre et le Cabinet.

L’ancien ombudsman a déclaré que M. Sajjan avait renvoyé la question au Bureau du Conseil privé malgré sa demande au ministre de garder l’affaire confidentielle.

Le premier ministre Justin Trudeau a laissé entendre vendredi que M. Sajjan avait agi correctement et que sans plus de détails, il n’y avait rien d’autre à faire avec les allégations.

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Justin Trudeau a déclaré vendredi qu’il « n’a eu connaissance d’allégations spécifiques » impliquant M. Vance que par l’entremise du reportage réalisé par Global News.

« L’ombudsman n’a pas fourni suffisamment d’informations aux responsables en place pour pouvoir donner suite à ces allégations, mais c’est quelque chose que nous essaierons toujours de résoudre de manière responsable », a déclaré M. Trudeau lors d’une conférence de presse à Ottawa.

« Les femmes et les hommes qui servent dans les Forces armées canadiennes ou qui travaillent n’importe où au Canada doivent savoir que lorsqu’ils présenteront des préoccupations et des allégations, ils seront entendus, ils seront écoutés et ils pourront avoir un processus grâce auquel ils seront assurés d’une évaluation et d’un examen indépendants de leurs allégations », a-t-il affirmé.

M. Trudeau a également déclaré qu’il « n’a eu connaissance d’allégations spécifiques » impliquant M. Vance que par l’entremise du reportage réalisé par Global News.

M. Walbourne a refusé de donner au comité des détails sur l’allégation qu’il a soulevée lors de la réunion, invoquant son devoir de préserver la confidentialité. Mais Global News a rapporté qu’il s’agissait d’un courriel sexuellement suggestif que M. Vance aurait envoyé à une militaire subalterne en 2012, avant de devenir chef de la défense.

M. Sajjan a refusé de confirmer au comité le mois dernier à quel moment il a eu connaissance pour la première fois d’une inconduite potentielle de M. Vance, et il a déclaré qu’il avait été aussi surpris que tout le monde lorsque Global a rapporté pour la première fois, en février, des allégations contre l’ancien chef d’état-major de la défense.

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Le ministre de la Défense Harjit Sajjan

La fonctionnaire avec laquelle Mme Astravas suggérait, dans le courriel de 2018, que M. Walbourne devrait soulever l’allégation a témoigné immédiatement après M. Sajjan, le mois dernier. Janine Sherman, secrétaire adjointe du cabinet, a également refusé de parler des allégations et de la manière dont elles ont été traitées.

Cependant, elle a dit au comité que le Bureau du Conseil privé « n’avait pas d’information à ce moment-là qui nous aurait permis de prendre des mesures ».

Le reportage de Global allègue que M. Vance a entretenu une relation continue avec une subordonnée, qui a commencé il y a plus de dix ans et qui s’est poursuivie après qu’il eut été nommé chef d’état-major de la défense en 2015 – lorsqu’il a promis d’éradiquer l’inconduite sexuelle des Forces armées.

Le reportage a également rendu compte d’allégations selon lesquelles M. Vance aurait envoyé un courriel à une autre militaire beaucoup plus jeune en 2012, suggérant qu’ils se rendent dans un centre de villégiature où le port de vêtements est optionnel.

M. Vance n’a pas répondu aux demandes d’entrevue répétées de La Presse Canadienne et les allégations contre lui n’ont pas été vérifiées de manière indépendante. Global a signalé que M. Vance avait nié tout acte répréhensible.

La police militaire a ouvert une enquête. Le ministre Sajjan a également promis une enquête séparée et indépendante, mais elle n’a pas encore été lancée.

Le porte-parole de M. Sajjan, Todd Lane, a refusé de commenter jeudi le courriel de Mme Astravas, et a plutôt fourni une déclaration écrite répétant l’affirmation précédente du ministre selon laquelle il « n’était pas d’accord avec certaines parties du témoignage (de M. Walbourne) qui avait eu lieu en comité ».

M. Trudeau s’est fait demander vendredi s’il aurait prolongé le mandat de M. Vance s’il avait eu connaissance des allégations portées contre lui. Le premier ministre a déclaré qu’il ne répondrait pas à une question hypothétique.

« Ce que je dirai, c’est qu’une enquête solide, sérieuse et rigoureuse est en cours et que nous allons de l’avant avec d’autres mesures pour créer des structures pour donner encore plus de confiance aux Canadiens quant au soutien que nous apportons aux survivants et aux changements de culture dans l’armée et au sein d’autres institutions », a-t-il dit.