Une étrange impression d’irréalité entourait le dernier budget caquiste. C’était le 10 mars. Entre le premier cas de COVID-19 au Québec et le début du confinement.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Les gens se serraient la main. Des journalistes se servaient eux-mêmes au buffet malgré la consigne.

La tempête s’était levée, mais personne n’y croyait encore.

Le budget avait été imprimé environ une semaine à l’avance, comme d’habitude. Au moment de son dépôt, il était déjà périmé.

L’économie de toute la planète s’apprêtait à virer au rouge.

Depuis quelques jours, les bilans se multiplient à l’occasion du premier « anniversaire » de la COVID-19 au Québec. On a beaucoup parlé de gestion de la crise sanitaire. Mais on a moins souligné que le gouvernement caquiste avait changé de cycle politique. Il est passé à l’heure des choix.

Le paradoxe est cruel.

D’un côté, la pandémie a révélé les failles des services publics. Les CHSLD manquent de personnel, les soins à domicile sont déficients, les infirmières sont surmenées, les écoles sont vétustes, les élèves en difficulté ne reçoivent pas l’aide dont ils ont besoin et la santé mentale reste le parent pauvre de notre réseau.

De l’autre, la crise malmène les finances publiques.

Il y a plus de besoins, et moins de moyens.

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En campagne électorale, François Legault était accusé de vouloir démanteler le modèle québécois. Ce n’est pas arrivé.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre François Legault

Ses deux premiers budgets étaient dépensiers, mais responsables. Il a réinvesti en santé et en éducation, sans piger dans les coussins financiers.

Bien sûr, son travail n’était pas trop difficile… Son principal défi était de gérer les surplus laissés par les libéraux après leurs compressions.

Cette époque paraît déjà lointaine.

Comme partout ailleurs, le Québec est retourné en déficit.

Selon la loi, le budget devra être équilibré en 2025-2026. D’ici là, il faudra trouver de 5,5 à 7 milliards.

Pour se faire élire, M. Legault avait promis de ne pas hausser les taxes ou réduire les dépenses. Il maintient cet engagement, même si le contexte a radicalement changé. Et il persiste à dire que le déficit zéro sera atteint dans cinq ans.

Les économistes, eux, n’y croient pas.

Même avec une croissance économique plus forte que prévu, le retour au déficit zéro « n’apparaît guère possible », conclut la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Que faire ?

François Legault mise tout sur une solution : les transferts en santé.

Le fédéral doit les augmenter, martèle-t-il. Comme son homologue ontarien Doug Ford, M. Legault veut que le gouvernement paie désormais 35 % des dépenses en santé, au lieu de 22 %.

« On aurait 6 milliards de dollars de plus, ça réglerait une bonne partie du problème », assurait-il à mon collègue Tommy Chouinard et moi lors de son interview-bilan de la pandémie.

Sur le fond, M. Legault n’a pas tort.

Ottawa doit donner plus. Il en a les moyens, et aussi la responsabilité.

Malgré son aide massive durant la pandémie, le fédéral finira par reprendre le contrôle de ses finances. Alors que pour les provinces, c’est le contraire. Leurs dépenses récurrentes en santé augmenteront plus vite que leurs revenus, comme l’a démontré le Directeur parlementaire du budget à Ottawa.

Il est normal que M. Legault se batte. Pour faire pression sur le fédéral, il doit prétendre que c’est sa seule bouée. Mais il serait étonnant qu’il obtienne 6 milliards.

Politiquement, le gouvernement Trudeau n’a aucun intérêt à envoyer ce chèque aux provinces. Il préfère imposer des normes et créer ses propres programmes, comme une assurance médicaments pancanadienne.

Quand Ottawa aura tranché, M. Legault devra faire le compte, et tout indique qu’il ne sera pas bon…

La CAQ devra alors se compromettre. Car l’idéologie se révèle dans la contrainte. C’est quand un gouvernement prétend « ne pas avoir le choix » qu’il fait ses choix les plus importants.

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Après la crise de 2008, le Québec a pris sept pénibles années pour rééquilibrer son budget.

Jean Charest a haussé le fardeau fiscal (taxe sur l’essence, taxe santé, TVQ, droits de scolarité), tandis que Philippe Couillard a comprimé les dépenses. Dans les deux cas, ils en ont payé le prix politique.

Pour M. Legault, ce sera tout aussi difficile. La crise économique découlant de la COVID-19 a été plus rapide et brutale que celle de 2008, et le vieillissement de la population va creuser ce trou. Le coût des soins aux aînés doublera d’ici 20 ans, comme le révèle une récente étude.

Bien sûr, M. Legault veut créer plus de richesses. Mais cela, tous les gouvernements le souhaitent. Il s’agit moins d’une question de choix que de compétence, et aussi de contexte économique.

Que faire de plus alors pour équilibrer le budget sans hausser les impôts ni réduire les dépenses ?

Il y a une autre option sur le tableau de bord caquiste : changer la cible, tout simplement. En reportant le retour à l’équilibre budgétaire, ou en ajustant la façon de l’évaluer.

On l’oublie, mais le Québec a une définition particulière du déficit zéro. Le calcul se fait après avoir contribué au Fonds des générations, qui finance le remboursement de la dette.

En 2025-2026, la contribution sera d’environ 4 milliards. Cela signifie que le Québec devra enregistrer un surplus de 4 milliards pour équilibrer son budget.

Cette exigence pourrait être temporairement modifiée à cause des circonstances exceptionnelles. Ou encore, le déficit zéro pourrait être reporté de deux ans.

L’Institut du Québec a eu l’excellente idée de questionner différents économistes à ce sujet. Ils prônent la « prudence » et la « souplesse ».

Pour l’instant, le ministre des Finances, Eric Girard, ne commente pas, et c’est normal. S’il réfléchit à voix haute, les agences de notation vont s’apeurer.

Tel que l’exige la loi, son prochain budget devra présenter un plan sur cinq ans pour éliminer le déficit.

N’ayant pas reçu la réponse du fédéral au sujet des transferts en santé, M. Girard pourrait inscrire un chiffre fantaisiste dans cette case pour régler le problème. Mais pas l’année prochaine.

En 2021, le fédéral devrait avoir imposé sa décision sur les transferts. Il ne sera plus possible de vendre cet espoir.

Ce sera alors le dernier budget du mandat caquiste, et le premier de l’ère post-pandémie. On aura fini de mesurer les dégâts, et on connaîtra les outils pour les réparer.

Quelles leçons avons-nous réellement apprises de la pandémie ? Quels services publics voulons-nous pour les jeunes, les aînés et les gens vulnérables ? Et comment les financer ?

Ce sera, de nouveau, l’heure des choix.