(Ottawa) Seul élu à porter le flambeau de sa formation politique au Québec depuis que la vague orange s’est retirée, en octobre 2019, le député néo-démocrate Alexandre Boulerice évoque une chanson bien connue du regretté chanteur Gerry Boulet pour décrire son état d’esprit.

Publié le 15 févr. 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

« Toujours vivant », lance en s’esclaffant le député de Rosemont–La Petite-Patrie au bout du fil durant une entrevue accordée à La Presse.

Cette chanson, le Nouveau Parti démocratique (NPD) pourrait aussi la chantonner aux quatre coins du pays par les temps qui courent. Car même si le gouvernement libéral de Justin Trudeau multiplie les efforts pour couper l’herbe sous le pied du NPD depuis plusieurs mois, les troupes de Jagmeet Singh résistent. Les libéraux, qui sont minoritaires à la Chambre des communes, ont beau ratisser le plus large possible à gauche sur l’échiquier politique en empruntant des idées qui sont chères au NPD, comme la création d’une assurance médicaments ou d’un réseau national de garderies, le parti des Tommy Douglas, Ed Broadbent, Alexa McDonough, Jack Layton et Thomas Mulcair tient son bout.

C’est du moins l’une des conclusions qui s’imposent en analysant les sondages nationaux publiés par les grandes firmes telles que Léger et Angus Reid au cours des cinq derniers mois. Alors qu’un scénario d’élections fédérales au printemps est sur toutes les lèvres dans la capitale fédérale, le NPD maintient ses appuis à 20 % et plus dans ces sondages. Cela représente un score supérieur aux 16 % des suffrages obtenus par le NPD au dernier scrutin, qui lui a permis de récolter 24 sièges à la Chambre des communes.

Selon Alexandre Boulerice, qui est le lieutenant politique de Jagmeet Singh au Québec, de tels appuis sont d’autant plus encourageants que le NPD a su tirer son épingle du jeu dans un contexte de gouvernement minoritaire, malgré la pandémie, alors que les projecteurs sont presque quotidiennement braqués sur le premier ministre Justin Trudeau et ses ministres.

« L’analyse qu’on a faite au départ, quand la pandémie est arrivée, on s’est dit : ‟Oh mon Dieu ! On va chuter dans les sondages.” Le gouvernement libéral et Justin Trudeau vont prendre toute la place. Il va aspirer tout l’oxygène dans la pièce. C’est une crise nationale et tous les regards et les projecteurs vont être braqués sur le gouvernement. Mais cela n’est pas arrivé », estime M. Boulerice.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandre Boulerice, député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie

Je pense que notre travail discipliné et acharné, et en étant proches des gens et de leurs besoins, cela a porté ses fruits. Les gens se sont dit que finalement, c’est peut-être une bonne idée d’avoir une gang du NPD à Ottawa.

Alexandre Boulerice, député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie

« Depuis le début de la pandémie, on a réussi à avoir un discours qui est collé sur la réalité des gens sur le terrain. On a amené des solutions qui répondaient à des besoins criants et urgents. Aussi, je pense que notre électorat, il y en a une partie qui sont des Gaulois. Ils résistent encore et toujours à l’envahisseur », avance-t-il.

« De grandes réussites », dit Singh

Son chef Jagmeet Singh fait la même analyse. Dans une entrevue accordée à La Presse par Zoom, il a souligné que le NPD avait pu obtenir des gains importants pour les familles, les travailleurs ainsi que les entreprises durant la crise en utilisant son rapport de force à la Chambre des communes. Car le gouvernement libéral minoritaire de Justin Trudeau a dû s’en remettre au NPD à quelques reprises pour survivre aux votes de confiance qui ont eu lieu au cours des derniers mois.

Le chef néo-démocrate donne quatre exemples pour appuyer ses dires : la Prestation canadienne d’urgence (PCU), la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE), le Programme de subvention salariale pour les entreprises et les 10 jours de congé payés par le gouvernement fédéral pour les travailleurs qui n’en ont pas durant la pandémie pour éviter qu’ils se rendent au travail avec des symptômes de la COVID-19.

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Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Dans le cas de la PCU, le gouvernement Trudeau proposait au départ une prestation de 1000 $ par mois. Le NPD a exigé que le montant des prestations soit bonifié à 2000 $.

Les troupes de Jagmeet Singh ont par la suite exercé des pressions pour que les étudiants privés de leurs emplois d’été puissent obtenir de l’aide. C’est ainsi qu’est née la PCUE.

Le gouvernement Trudeau a été contraint de revoir de fond en comble son programme de subvention salariale à la demande insistante du NPD, du Bloc québécois et du Parti conservateur. La subvention est passée de 10 % du salaire des employés à 75 %.

Enfin, le NPD a monnayé son appui au discours du Trône présenté par les libéraux en septembre dernier en exigeant qu’Ottawa offre des congés de maladie aux travailleurs sans protection pour éviter de propager le virus.

« C’est nous qui avons lutté pour obtenir des choses concrètes pour monsieur et madame Tout-le-Monde. Le 2000 $ de la PCU, nous avons poussé pour cela durant les négociations. Nous avons pu changer cela et plus de 8 millions de Canadiens et de Québécois l’ont utilisée », avance Jagmeet Singh.

Je pense que c’est l’une des plus grandes réussites de l’histoire de notre parti à l’exception de la création de l’assurance-santé avec Tommy Douglas.

Jagmeet Singh, chef du NPD

Ce dernier peut aussi se targuer d’avoir fait adopter une motion unanime aux Communes réclamant que le groupe Proud Boys soit inscrit sur la liste des organisations terroristes. Quelques jours plus tard, le gouvernement Trudeau a annoncé que ce groupe présent au Canada, qui a joué un rôle dans l’assaut du Capitole à Washington le 6 janvier, a été mis à l’index des organisations terroristes.

Du succès sur la scène provinciale

Les succès du NPD sur la scène provinciale aident aussi la cause du cousin fédéral, ajoute le chef néo-démocrate. En Colombie-Britannique, le gouvernement néo-démocrate de John Horgan maintient sa cote de popularité, après avoir obtenu un mandat majoritaire l’automne dernier, grâce à sa gestion de la pandémie.

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John Horgan, premier ministre de la Colombie-Britannique

« Oui, ça nous aide aussi quand on peut démontrer comment un gouvernement néo-démocrate agit rapidement », soutient M. Singh. Il rappelle que le gouvernement Horgan a augmenté en avril 2020, un mois après le début de la pandémie, les salaires des travailleurs dans les centres de soins de longue durée pour éviter qu’ils se déplacent d’un établissement à l’autre afin de boucler leur budget et deviennent ainsi un vecteur de contamination. Cette mesure, toujours en vigueur, coûte environ 15 millions de dollars par mois, selon le ministre de la Santé de la province, Adrian Dix, et a permis d’éviter l’hécatombe dans ces centres, comme ce fut le cas en Ontario et au Québec.

Les déboires du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, rehaussent également la marque néo-démocrate. À deux ans des prochaines élections provinciales, le NPD de Rachel Notley est en tête dans les sondages et pourrait reprendre le pouvoir à Edmonton.

Au Québec, l’échiquier politique est des plus compétitifs sur la scène fédérale. Cinq partis se disputent la faveur des électeurs, soit le Parti libéral, le Bloc québécois, le Parti conservateur, le NPD et le Parti vert. « On n’a pas la même progression par rapport au reste du Canada, mais on a une base électorale qui est clairement très solide.

Alexandre Boulerice, député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie

Alexandre Boulerice croit que son parti pourrait remporter trois ou quatre sièges de plus au Québec au prochain scrutin. Les circonscriptions de Laurier–Sainte-Marie, Hochelaga, Outremont et Sherbrooke sont dans sa ligne de mire.

« On a eu 454 000 votes au Québec au dernier scrutin. Et aux prochaines élections, on va arriver pour la première fois avec un bilan de réalisations. On va dire : ‟Voici ce qu’on a obtenu à 24 députés. Imaginez si on était 56 députés ou 72 députés. Imaginez si on était au gouvernement.” Ça va faire partie de notre pitch auprès des électeurs », lance-t-il, confiant qu’il pourra démontrer que son parti est « toujours vivant ».