Mercredi, j’ai posé une question vraiment stupide à Nathalie Provost, survivante de Polytechnique, à la radio. Je l’interviewais à propos de l’épidémie de fusillades qui frappe l’est de Montréal. Et je lui ai demandé si on attendait qu’une tragédie de masse se produise avant d’agir…

Publié le 12 févr. 2021
Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Mme Provost, de PolySeSouvient, a répondu par une évidence : il y a déjà eu des tragédies, comme l’attaque contre la Grande Mosquée de Québec (six morts en 2017) et la cavale meurtrière d’un désaxé en Nouvelle-Écosse (22 morts en 2020)…

Et nous ne sortons pas de notre torpeur.

« Nous », je veux dire : nous, les citoyens ; nous, nos représentants élus…

Le premier « nous » est le moteur de l’action du deuxième.

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Ça fait des mois que ça tire du gun dans l’est de la ville (surtout), que la police s’en inquiète, que les élus locaux s’en inquiètent aussi. La mairesse Plante a fait une sortie avec le chef de police Caron, jeudi. Ça fait des années qu’à Toronto, ville traditionnellement paisible, ça se tire dessus à un rythme affolant.

Lisez notre texte « Une escouade contre les armes à feu dès la fin du mois »

Lisez un reportage de Radio-Canada sur les violences armées à Toronto

Et dimanche, à Montréal, Meriem Boundaoui, une adolescente de 15 ans, s’est pris une balle dans la tête quand elle s’est retrouvée dans la trajectoire de projectiles qui ne lui étaient pas destinés.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Les proches de Meriem Boundaoui, jeune fille de 15 ans atteinte mortellement par balle dimanche, ont honoré sa mémoire, mardi.

C’est une tragédie sans nom, une mort absurde et inacceptable dans cette société qui se targue d’être pacifique.

Il y a une génération de cela, dans un congrès de journalistes étudiants aux États-Unis, j’avais été frappé par une constatation, après des discussions avec des camarades américains : tout le monde connaissait quelqu’un qui avait subi une forme ou une autre de violence par les armes.

Ça m’avait frappé parce que chez nous, je ne connaissais personne qui avait été atteint par balle. Ça ne signifiait bien sûr pas que la violence par arme à feu n’existait pas au Québec ou au Canada. Elle existait, mais elle n’était pas aussi généralisée qu’aux États-Unis.

Or j’ai lu hier dans Le Journal de Montréal un témoignage qui m’a fendu le cœur, celui d’un travailleur de rue de Montréal-Nord, Roberson Berlus, à propos des jeunes qu’il côtoie.

Il y a cette peur. Certains me disent : “C’est dangereux, il faut que je me défende.” Depuis la dernière année, presque tous ces jeunes-là connaissent quelqu’un, de près ou de loin, qui a été atteint par balles.

Roberson Berlus, travailleur de rue de Montréal-Nord

Cette phrase déprimante ne signifie bien sûr pas que nous sommes Chicago, Baltimore ou St. Louis. Ici, le taux de mortalité par arme à feu est de 2,05 pour 100 000 habitants, contre 12,21 aux États-Unis (le pire taux en Occident) ; et au Canada, on ne peut pas acheter un gun au magasin en même temps qu’un toaster. Les différences restent fondamentales.

> Consultez les données de World Population Review sur le taux de mortalité par arme à feu (en anglais)

Mais la prolifération des armes et des fusillades dans nos villes est très certainement inquiétante. Il est inacceptable que des résidants de Montréal aient peur, à force d’entendre des coups de feu…

À Montréal, bordel !

Je ne sens pas une indignation collective à la hauteur de l’ignominie qui se trouve devant nous.

Je suis heureux de voir que depuis quelque temps, nos grands médias s’intéressent à cette tendance inquiétante. Un exemple, un seul : lundi, La Presse et Le Journal de Montréal ont couvert cette plaie de façon exhaustive, chacun à sa façon. L’ironie, c’est que ce matin-là, un homme était atteint par balles à Pointe-aux-Trembles…

Mais quand même : ces derniers mois, a-t-on couvert cet enjeu avec la minutie et même l’acharnement qu’on peut mettre sur d’autres enjeux ?

Genre, sur une échelle de 1 à 10, 10 étant l’enjeu des-voyageurs-du-Sud-qui-reviennent-au-pays-sans-subir-de-quarantaine-obligatoire, la couverture des fusillades qui affligent l’est de Montréal se situe où ?

À mon avis : proche de 3.

Même pour la mort de Meriem, je nous trouve assez mollos, collectivement.

J’ai une théorie pour expliquer que nous n’ayons pas grimpé dans les rideaux… Le reste du Québec se fiche de Montréal et Montréal se fiche de l’est de Montréal.

Peut-être faudra-t-il attendre que ça se tire dessus dans les quartiers chics d’Outremont, du Mile End et de Westmount pour qu’on se fâche, pour qu’on se fâche vraiment… Et qu’une Tremblay meure, plutôt qu’une Boundaoui.

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Les experts consultés ont toutes sortes de théories sur la recrudescence des fusillades.

La pandémie aurait rendu certains individus plus agressifs, par manque de contacts sociaux ; la culture du gangsta rap jouerait un rôle de banalisation ; les inégalités sociales et économiques seraient en cause, vu que ces fusillades surviennent dans les secteurs les moins riches de la ville…

Tout cela doit faire l’objet de débats et de réflexions, on ne peut pas uniquement se fier au travail de la police. Mais il y a quand même une évidence : la facilité avec laquelle on peut se procurer une arme à Montréal. Les flics le disent : cela est nouveau, ce ne sont plus seulement les éléments hypercriminalisés qui s’en procurent…

À ce sujet, Valérie Plante a interpellé Ottawa. Le gouvernement fédéral a accouché d’une nouvelle loi sur le contrôle des armes à feu qui n’a satisfait personne. En prime, le gouvernement de Justin Trudeau a jeté une patate chaude dans la cour des villes, leur laissant le soin – absurde – d’interdire les armes de poing sur leur territoire…

Je l’ai dit cent fois : c’est loin, Ottawa. Je ne parle pas de géographie, je parle de proximité avec les préoccupations quotidiennes, immédiates et urgentes des gens. Ces préoccupations, ce sont les élus des villes et des provinces qui les ressentent avec le plus d’acuité… Pas Ottawa.

On a critiqué Justin Trudeau parce qu'il s'est mêlé de l’affaire Camara, il y a quelques jours. Le premier ministre est aussi le député de Papineau, la bavure policière s’est déroulée dans sa circonscription, on peut arguer qu’il avait bien le droit de se prononcer…

Mais quelqu’un l’a-t-il entendu commenter la mort de Meriem Boundaoui ?