Un tribunal de Varsovie a condamné mardi deux historiens, dont l’un enseigne à l’Université d’Ottawa, à s’excuser pour avoir terni la réputation d’un Polonais dans un livre sur l’Holocauste. Certains chercheurs craignent que cela puisse nuire à une recherche impartiale sur les actions des Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alice Girard-Bossé Alice Girard-Bossé
La Presse

Les chercheurs Jan Grabowski, qui enseigne l’histoire à l’Université d’Ottawa, et Barbara Engelking, une historienne du Centre polonais de recherche sur l’extermination des Juifs, à Varsovie, devront s’excuser auprès de Filomena Leszczynska, qui soutenait que leur livre avait porté atteinte à la réputation de feu son oncle Edward Malinowski en laissant entendre qu’il avait collaboré à l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les avocats de la femme de 81 ans ont plutôt affirmé que son oncle était un héros polonais qui avait sauvé des Juifs, et que les chercheurs avaient porté atteinte à sa réputation et à celle de sa famille.

La juge Ewa Jonczyk a tranché que les deux chercheurs doivent présenter des excuses écrites à Mme Leszczynska pour avoir « transmis des informations erronées » dans leur livre Une nuit sans fin – Le sort des Juifs dans certains comtés de la Pologne occupée, selon lesquelles son oncle aurait volé les biens d’une Juive pendant la guerre et contribué à la mort de Juifs. Elle leur a aussi ordonné de s’excuser pour avoir porté « atteinte à son honneur ».

Le tribunal de Varsovie ne les a toutefois pas condamnés à lui verser l’équivalent de 35 000 $ CAN, comme ses avocats le demandaient. Le jugement peut être porté en appel.

Les chercheurs s’inquiètent

Les chercheurs Jan Grabowski et Barbara Engelking y voient une tentative de miner leur crédibilité personnelle et de décourager d’autres chercheurs de s’intéresser à l’extermination des Juifs en Pologne.

À l’Université d’Ottawa, on est inquiet pour un collègue, on est inquiet pour sa recherche, mais on est aussi inquiet pour l’histoire avec un grand H. Si les historiens et les historiennes ne peuvent pas faire de la recherche librement, notre discipline est en danger.

Damien-Claude Bélanger, directeur du département d’histoire de l’Université d’Ottawa

Le président du Congrès juif mondial, Ronald S. Lauder, a également exprimé sa consternation à la suite de l’annonce du verdict. « Ce résultat n’est pas de bon augure pour l’avenir de la recherche historique en Pologne et envoie précisément le mauvais message à ceux qui cherchent à étouffer le travail des chercheurs. J’espère que le verdict d’aujourd’hui sera annulé en appel et que le jour viendra où les décisions concernant l’intégrité de l’histoire seront à nouveau laissées aux historiens et non aux politiciens ou aux juges », a-t-il indiqué dans un communiqué, mardi.

Attaques personnelles

Le professeur Jan Grabowski a également été victime d’attaques personnelles de la part de la Ligue polonaise contre la diffamation. « Le climat est franchement dangereux pour notre collègue. Il reçoit des menaces depuis des années », a indiqué M. Bélanger.

Le Centre de recherche et d’enseignement sur les droits de la personne de l’Université d’Ottawa a manifesté lundi son plein soutien au professeur Grabowski. Le centre a affirmé sa confiance dans les compétences hautement respectées du professeur, et a souligné « sa liberté académique de poursuivre sa recherche et de publier ses résultats sans craindre des attaques contre sa personne ou sa réputation ».

– Avec La Presse Canadienne