Il n’y a rien à faire… Je ne peux m’empêcher de voir dans les sorties de Valérie Plante et de Justin Trudeau au sujet de l’affaire Camara un bel exemple de récupération politique. Tous les deux ont beaucoup à gagner en évoquant le profilage racial et le racisme systémique quand il est question de ce malheureux dérapage.

Publié le 8 févr. 2021
Mario Girard
Mario Girard La Presse

Revenons un peu en arrière. Jeudi, la mairesse de Montréal a fait un point de presse pour réclamer le plus tôt possible une enquête « neutre » afin de faire la lumière sur cette affaire « grave ». À quelques reprises, elle a dit avoir eu une discussion avec la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault.

Tout au long de cette rencontre avec les journalistes, on a senti un réel détachement face au directeur général du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Sylvain Caron. Au détour d’une phrase, Valérie Plante a toutefois souligné le travail « important » des 5000 policiers de Montréal.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, lorsqu’elle commentait l’affaire Camara, jeudi.

Valérie Plante n’a pas dit qu’elle comptait sur la collaboration de Sylvain Caron ou qu’elle faisait confiance aux autorités en place pour la suite des choses. Elle a dit froidement qu’elle exigeait une enquête indépendante le plus « rapidement » possible.

Je comprends Yves Francœur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, d’être furieux et de qualifier « d’ingérence », dans un communiqué publié vendredi, l’attitude de la mairesse.

Je comprends également M. Francœur quand il dit que la mairesse vient mettre de « l’huile sur le feu » en parlant hâtivement de profilage racial. « Vous nuisez au climat social et compliquez encore davantage la tâche de ceux et celles qui ont la responsabilité d’assurer la sécurité des Montréalaises et des Montréalais », a-t-il écrit.

Valérie Plante réclame une enquête approfondie pour que l’on comprenne ce qui s’est vraiment passé, mais elle oriente dès le départ les travaux en évoquant le profilage racial. Il y a quelque chose qui ne marche pas là-dedans.

En affirmant de telles choses, Valérie Plante conforte sa base électorale (qui est en diminution) et tente de séduire un groupe qu’elle a intérêt à aller chercher en vue des prochaines élections, celui des minorités culturelles. Celui-ci est demeuré plus fidèle à l’ancien parti de Denis Coderre.

En février 2018, l’ancien député Réal Ménard, avec l’aide d’un spécialiste indépendant en analyse de données, a fait l’exercice de décortiquer la façon dont les Montréalais ont voté en novembre 2017. En croisant les données de recensement aux sections de vote à l’aide d’un logiciel, il a démontré que les électeurs d’origine immigrante avaient majoritairement appuyé le parti de Denis Coderre.

La mairesse et son entourage savent très bien qu’ils doivent travailler davantage là-dessus pour faire grossir leur masse électorale. Vous verrez donc de plus en plus de gestes qui iront dans ce sens au cours des prochains mois. Cela paraîtra notamment dans le recrutement de nouveaux candidats issus de la diversité culturelle.

Ce racolage politique, on l’a aussi entendu de la bouche de Justin Trudeau, qui a profité de l’occasion pour parler de racisme systémique. « Le racisme systémique existe dans toutes nos institutions et particulièrement quand on parle de nos corps policiers », a-t-il dit.

Quant au chef de l’opposition à la Ville de Montréal, Lionel Perez, il a ajouté son grain de sel en affirmant qu’il y avait dans cette affaire « tout l’historique récent sur les enjeux de profilage racial ».

La manière dont les choses se sont déroulées lors de l’attaque contre ce policier est éminemment complexe. Sommes-nous en face d’une bavure policière, d’une enquête bâclée, d’un cas de profilage racial ? Personne ne peut le dire en ce moment. Personne.

À l’ère des tribunaux populaires, évitons de réclamer que la lumière soit faite sur une affaire, aussi regrettable puisse-t-elle être, en braquant soi-même les projecteurs.

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L’autre truc qui me gêne dans cette histoire est le manque d’empathie que je perçois à l’égard des policiers. Faut-il rappeler que nous traversons collectivement une période extrêmement difficile et que des groupes de la société, les policiers notamment, sont durement éprouvés.

Je ne dis pas qu’il faut fermer les yeux sur ce qui s’est passé, je ne dis pas que ce qui est arrivé à Mamadi III Fara Camara est un dossier à classer, je dis qu’il faut choisir ses mots et penser à l’ensemble du corps policier quand vient le temps de parler de cette affaire.

La journaliste du Nouvelliste Paule Vermot-Desroches signait un texte fort intéressant samedi, dans lequel elle abordait la détresse psychologique que vivent certains policiers depuis quelques mois.

L’organisme La Vigile, qui vient en aide aux gens qui sont dans les métiers de l’urgence, a noté une forte augmentation de demandes de retraites fermées depuis l’été dernier. La majorité de ces demandes proviennent de policiers.

Ceux et celles qui demandent de l’aide souffrent d’anxiété, de détresse psychologique, ou réclament une aide pour les aider à combattre leur consommation d’alcool et de médicaments.

Les citoyens ordinaires que nous sommes subissent la petite irritabilité des autres citoyens au quotidien. Avez-vous remarqué comment on se fait davantage semoncer ou klaxonner depuis quelques mois ? Les policiers, eux, côtoient la détresse, la violence et la misère à la puissance mille.

On demande aux policiers d’assurer le bon fonctionnement du couvre-feu, mais aussi de faire la part des choses et d’y aller au cas par cas.

Puis, arrive cette affaire malheureuse et ils se font rappeler par leur mairesse et leur premier ministre qu’ils font un métier où il y a du profilage racial et du racisme.

Il est vrai que c’est plus facile de manquer d’empathie à l’égard des durs à cuire que des anges.

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Au-delà des enquêtes et analyses réclamées, cette affaire devrait contribuer à faire avancer le fameux dossier des caméras corporelles. On se souviendra que Valérie Plante, à la suite d’un projet-pilote, n’avait pas été convaincue que cela était nécessaire.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Lancement du projet-pilote des caméras portatives pour les policiers du SPVM, en 2016

En 2019, la mairesse affirmait qu’équiper les 3000 patrouilleurs du SPVM coûterait cher aux contribuables. Puis, en septembre 2020, l’administration Plante s’est dite ouverte à une telle mesure.

La ministre de la Sécurité publique et la mairesse de Montréal sont maintenant prêtes à procéder « rapidement ». Le parti Ensemble Montréal réclame dans une motion qui sera bientôt déposée que l’on fasse avancer ce dossier.

Est-ce qu’une caméra portative sur le policier qui a été victime d’une attaque aurait été utile ? Il est très difficile de l’affirmer.

Et les policiers ? Qu’en pensent-ils ?

Il y a quelques mois, ils étaient en faveur de l’ajout de cet accessoire. Mais peut-être que les déclarations des derniers jours les feront changer d’idée.