Enfant de la guerre, Adis Simidzija ne parlait pas un mot de français à son arrivée au Québec comme réfugié en 1998.

Publié le 7 févr. 2021
Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Aujourd’hui, l’enfant sans mots qu’il était, souvent traité de « cancre » à l’école, est un homme plein de mots de 32 ans, auteur et doctorant en littérature, fondateur d’un fabuleux projet utilisant les livres comme outils d’intégration.

L’histoire québécoise d’Adis a commencé le 16 avril 1998, durant cette saison où le printemps ressemble encore à l’hiver. Adis avait 9 ans. Avec sa mère Amira Susa et son frère Aldin, il a atterri à Trois-Rivières, où des membres de sa famille étaient déjà installés, après avoir fui la guerre en Bosnie-Herzégovine.

Six ans plus tôt, le père d’Adis, Muhamed, avait été tué à Mostar. « Comme beaucoup de civils, il a été assassiné quand l’armée serbe est passée dans la ville. »

PHOTO FOURNIE PAR ADIS SIMIDZIJA

Adis Simidzija et sa mère, Amira Susa, à Trois-Rivières.

Adis n’avait que 3 ans. Ses souvenirs sont vagues, son traumatisme, beaucoup plus net. « Je ne connais que ce que ma mère m’a raconté. Mais je sais que l’on emmenait les hommes et les adolescents dans des camps de travail. Et un jour, ils ne sont plus revenus. »

Après trois mois, on a découvert des corps dans des fosses communes. « Ma mère a dû procéder à l’identification du corps de mon père quand l’armée a quitté la ville. »

À son arrivée à Trois-Rivières, Adis, qui ne parlait que bosniaque, se rappelle qu’il en était réduit à pleurer pour dire « j’ai faim » ou à crier pour dire « j’ai peur ».

« J’ai tant pleuré au début… C’était mon langage même si j’avais presque 10 ans. »

Et puis, tout doucement, il y a eu cette enseignante de francisation de l’école Saint-Philippe qui lui a fait découvrir le pouvoir magique des mots, même lorsqu’ils ne sont pas parfaitement bien écrits.

PHOTO FOURNIE PAR ADIS SIMIDZIJA

Adis Amidzija avait 9 ans lorsqu’il a été accueilli dans une classe de francisation de l’école Saint-Philippe, à Trois-Rivières.

Elle m’a marqué parce qu’elle me disait : “Vas-y ! Écris quelque chose, n’importe quoi. Ce n’est pas grave de mal écrire un mot ou de l’écrire dans ta langue. Ce n’est pas grave de faire des fautes. On va les corriger ensemble.”

Adis Simidzija

L’effet a été salvateur pour le jeune Adis. En dépit d’un parcours difficile, de toutes ces fois où on l’a traité de cancre parce qu’il devait travailler à temps plein dès sa troisième secondaire pour aider sa famille à joindre les deux bouts, il a eu la chance de tomber sur des professeurs marquants qui ont cru en lui. Parmi eux, son enseignante de français en quatrième secondaire à l’école des Pionniers… grâce à qui il a échoué à son cours – Carmen Lemire, on vous salue.

Adis dit « grâce à qui » et non « à cause de qui » à dessein. Sur le coup, avec une mention d’échec dans son bulletin, il n’a évidemment pas apprécié. « Mais ç’a été la chose la plus logique. J’ai dû faire des cours d’été et cela m’a permis de comprendre où je faisais des erreurs. C’est une des professeures exceptionnelles que j’ai eues dans mon parcours. Une de ces profs qui a cru en moi, qui pensait que je pouvais faire quelque chose dans la vie. »

Elle a eu raison d’y croire. Car grâce à elle, Adis y a cru aussi. Assez pour obtenir une maîtrise en littérature, poursuivre au doctorat et inscrire l’amour de la langue française au cœur de sa vie.

PHOTO FRANÇOIS GERVAIS, LE NOUVELLISTE

Arrivés au Québec en 1998, Adis Simidzija et sa mère Amira Susa ont fondé en 2016 l’organisme Des livres et des réfugié-e-s à Trois-Rivières.

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Il y a cinq ans, avec sa mère et son frère, Adis a fondé l’organisme Des livres et des réfugié-e-s et la maison d’édition DL&DR, dont l’objectif premier est de venir en aide aux personnes immigrantes et plus largement aux personnes marginalisées.

Et la toute première œuvre publiée par la maison d’édition à but non lucratif a été un recueil de poèmes d’Adis lui-même.

PHOTO FOURNIE PAR DES LIVRES ET DES RÉFUGIÉS

L’organisme Des livres et des réfugié-e-s offre – lorsque les consignes sanitaires le permettent – des ateliers d’écriture gratuits.

« Ce qui est particulier, c’est que ce recueil est le premier livre que ma mère a lu en français. C’est comme ça que l’aventure Des livres et des réfugié-e-s a commencé. Et ça m’a permis de dire à ma mère des choses que je n’avais jamais pu lui dire avant. »

Des choses sur ses blessures d’enfant réfugié qui a perdu son père, sur sa douleur jamais encore exprimée par des mots. « Car comment dire de telles choses à une mère qui porte ses propres souffrances et qui a dû composer avec le choix de déraciner ses deux enfants ? J’ai pu le faire à travers l’écriture en français. »

Le livre, qui est aussi un hommage à sa mère, a permis d’ouvrir le dialogue entre eux. « J’ai vu la fierté dans ses yeux. Car si j’écris, c’est pour garder en vie tout ce qu’on a essayé de nous enlever. En parlant de mon père, ça permet de le garder en vie. »

Se rappelant l’enfant réfugié qu’il était, Adis a voulu que son organisme puisse être une main tendue aux familles de nouveaux arrivants à Trois-Rivières. Les fonds amassés grâce à la vente de son premier livre ont d’abord permis d’acheter des fournitures scolaires et des sacs d’école pour de jeunes réfugiés de la région, venus de Syrie, du Congo, de la Colombie ou d’ailleurs.

« C’est une initiative qui fait écho à ma propre histoire. Parce que je me souviens, quand j’ai commencé l’école, je n’avais pas nécessairement tout ce qu’il y avait sur la liste scolaire. Alors quand j’ai fondé l’organisme et que j’ai réussi en vendant mes livres à acheter des fournitures scolaires, j’étais hyper fier de pouvoir cocher toute la liste pour ces jeunes. »

L’initiative familiale a pris de l’ampleur au fil des ans. Lors des lancements, Amira, la mère d’Adis, est toujours à la caisse. Elle qui, en Bosnie, était cuisinière dans un restaurant très prisé par les Casques bleus prépare toujours des petits plats bosniaques pour les évènements. Notamment ses fameux baklavas, qui, selon des sources bien informées, sont les meilleurs du monde. (La pandémie m’a malheureusement empêchée d’aller vérifier cette information à la source à Trois-Rivières, mais je n’y manquerai pas.)

PHOTO FOURNIE PAR ADIS SIMIDZIJA

Amira Susa sert ses fameux baklavas dans tous les évènements de l’organisme Des livres et des réfugié-e-s.

En plus de l’aide matérielle, Adis a voulu que son organisme puisse surtout briser la solitude des personnes réfugiées, créer des ponts entre elles et la société d’accueil. Pour y arriver, il a lancé des ateliers d’écriture, offerts gratuitement, en s’inspirant des conseils de son enseignante en francisation. « Vas-y ! Écris quelque chose, n’importe quoi. Ce n’est pas grave si tu fais des fautes. On va les corriger ensemble. »

Trauma oblige, il a oublié le nom de cette prof. Mais il n’a jamais oublié sa bienveillance, qui a porté ses fruits.

Si jamais elle se reconnaît, il aimerait bien la retrouver et lui dire merci. Et sans doute lui offrir les meilleurs baklavas du monde.

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