La fermeture de la salle de nouvelles de la station de radio anglophone CJAD et des mises à pied chez CTV ravivent la question de la précarité des médias

Publié le 7 févr. 2021
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

« Si jamais vous avez besoin d’une journaliste un petit peu usagée, contactez-moi. »

C’est en ces mots, sur Twitter, que Shuyee Lee a annoncé cette semaine que Bell Média la licenciait, elle et tous ses collègues journalistes de la station de radio CJAD.

Du coup, c’est toute cette salle de rédaction qui s’éteint en plein 75e anniversaire. Abolies, aussi, les émissions d’affaires publiques en soirée.

Pour les anglophones, Shuyee Lee, c’est une voix qui les informait depuis 27 ans. Pour les francophones qui n’ont jamais écouté CJAD, c’est peut-être un visage familier de loin en loin. Car des milles au compteur, Shuyee Lee en avait tellement, elle était tellement partout sur le terrain qu’elle s’est maintes fois retrouvée dans l’angle d’une caméra, à interroger en conférence de presse ou en mêlée de presse des centaines de personnalités publiques au fil des ans.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Shuyee Lee (à gauche), au palais de justice de Laval, en 2013, après l’arrestation par l’UPAC de Gilles Vaillancourt, ex-maire de Laval

Bell Média a refusé de dire combien d’emplois étaient supprimés. Par courriel, Vanessa Damha, gestionnaire en relations médias, a écrit que l’entreprise allait de l’avant avec sa « stratégie médiatique renouvelée ».

« Notre objectif n’a pas changé : investir dans la création de contenu et les nouvelles plateformes de diffusion, tout en rendant Bell Média plus efficace et plus accessible […]. »

CJAD n’est pas la seule à avoir écopé. Ça a aussi été le cas pour CTV. Selon le syndicat Unifor, d’un bout à l’autre du pays, quelque 230 emplois (dont une centaine de journalistes) ont été supprimés.

« C’est une perte nette pour la démocratie », se désole Patrick White, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM.

La perte est particulièrement durement ressentie chez les anglophones, poursuit-il. « La disparition de la salle de rédaction de CJAD, c’est un symbole fort. C’était une station mythique, c’était la radio parlée la plus écoutée dans la communauté anglophone d’ici. »

Le fait qu’elle ait été l’une des dernières sur la bande AM a contribué à sa perte, selon M. White.

Un courriériste parlementaire de moins

Le député libéral Gregory Kelley s’inquiète notamment de la perte de la courriériste parlementaire de CTV à Québec. « Quand le ministre [de la Justice] Simon Jolin-Barrette a annoncé qu’une éventuelle réforme lierait la prestation de services aux droits de “la communauté historique du Québec”, c’est une journaliste anglophone qui l’a pressé de questions, qui savait à quel point cette expression pouvait avoir son importance. Une personne originaire de l’Ontario, par exemple, aura-t-elle droit à moins de services dans sa langue ? »

Par ces coupes d’emplois, « la communauté anglophone vient de perdre des voix importantes », croit aussi Marlene Jennings, ancienne députée libérale.

Mais ce n’est pas qu’une perte pour les anglophones du Québec, fait observer Michaël Nguyen, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Si ce sont eux qui sont touchés cette fois-ci, les médias francophones sont eux aussi au bord du gouffre.

Longtemps qualifiés de « machines à faire de l’argent », les médias ont vu leurs sources publicitaires se tarir « au profit des superpuissances numériques que sont les Facebook et Google de ce monde, relève-t-il. Nos médias ont perdu 80 % de leurs revenus publicitaires ».

Or, « ces superpuissances numériques n’ont rien à faire de l’information, croit M. Nguyen. Tout ce qu’elles veulent, c’est un contenu viral qui génère des clics et, partant, toujours plus de revenus. »

Dans ces conditions, la grande question, selon lui, c’est de savoir « sur quelles bases les gens iront voter ».

La porte est toute grande ouverte, selon M. Nguyen, à la désinformation, « aux théories ayant voulu par exemple que Hillary Clinton ait fait partie d’une secte pédosatanique se réunissant dans le sous-sol d’une pizzeria à [Washington]. Ou alors à des rumeurs voulant que certains candidats soient reptiliens ».

Olivier Carrière, adjoint au directeur québécois du syndicat Unifor (qui représente CTV) comprend que « le modèle d’affaires des médias est brisé ».

Il est urgent, selon lui, que les gouvernements y voient « et ne se contentent pas, comme le fait Ottawa, de belles promesses qui ne sont pas suivies de programmes suffisants ».

Les géants du web, poursuit-il, doivent aussi être mis au pas.

Dans les médias du pays, l’exaspération est telle, face à la lenteur d’Ottawa à agir dans ce dossier, que jeudi, trois quotidiens de Toronto y sont allés d’un même geste d’éclat : une toute blanche, toute vide. Pour bien illustrer symboliquement à quoi pourra ressembler le paysage médiatique si rien n’est fait.

Quand l’information devient un grain de sel

Selon le syndicat Unifor, la disparition de la salle de nouvelles de CJAD et les coupes successives à CTV montrent aussi à quel point l’information au Québec est vulnérable à l’heure où elle se retrouve entre les mains de géants des communications comme Bell. Pour de tels grands groupes, « les médias, c’est un grain de sel », résume Olivier Carrière.

Dans l’immédiat, explique Patrick White, de l’UQAM, ce sera encore plus le presse-citron pour les journalistes de CTV qui ont gardé leur emploi. En plus d’être souvent déjà leur propre caméraman et monteur, ils devront désormais alimenter à la fois les nouvelles à la télévision et celles de CJAD, où, malgré la disparition de la salle de rédaction, deux lecteurs de nouvelles restent en poste.