Aux soignants sur le terrain pour combattre la COVID-19, le DNicolas Bergeron, psychiatre et chercheur au CHUM, prescrit une « diète médias », considérée comme essentielle à leur santé mentale.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

S’ils suivent bien les conseils du doc, ils ne liront donc pas cette chronique.

Vous nous trouvez trop pessimistes, docteur ?

« Non, pas nécessairement pessimistes. C’est la réalité. On vit une catastrophe. Ce sont des éléments réels. Le travail des médias est extrêmement important pour décrier ou remettre en question de mauvaises pratiques – je le fais aussi. Mais… »

Mais ce qui est bien réel aussi, c’est que la façon dont on raconte le réel n’est pas sans conséquence pour le moral des troupes. « C’est de mieux en mieux connu que ce qui est rapporté par les médias va aussi affecter notre santé mentale. Il faut avoir le micro pudique. Tout est dans le ton. Donner les nouvelles, oui. Mais être équilibré aussi. »

Pour le DBergeron, cet équilibre n’est pas toujours au rendez-vous lorsqu’on parle de la détresse des travailleurs de la santé. On tend à prédire la catastrophe. Or, une nouvelle étude dresse un portrait, disons, moins pessimiste que ce à quoi l’on s’attendait.

Si la détresse des travailleurs de la santé est bien réelle et ne doit être en aucun cas banalisée, la grande majorité d’entre eux (85 %) semblent s’être bien adaptés, souligne le DBergeron.

Dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide, le DBergeron et le professeur Steve Geoffrion, codirecteur du Centre d’étude sur le trauma et chercheur à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, présenteront ce mercredi un premier portrait issu d’une étude longitudinale sur la détresse psychologique des travailleurs de la santé pendant la pandémie. L’étude a suivi 373 soignants du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), des CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et de la Capitale-Nationale, qui, du 8 mai au 4 septembre, ont fait chaque semaine un programme d’autosurveillance avec une application mobile.

« Le message central, c’est qu’on est capables d’adaptation. La détresse n’est pas une maladie mentale. Le travailleur de la santé est capable de s’adapter si on lui donne les bons outils. »

Il ne s’agit pas de mettre des lunettes roses ou d’être jovialiste. Ni de dire que la détresse n’est pas souffrante. Ni de passer sous silence la tragédie d’une tristesse infinie de la Dre Karine Dion, morte par suicide.

« Il y a 15 % des travailleurs de la santé qui ne trouvent vraiment pas ça facile. On parle de niveaux de trois à quatre fois supérieurs à ce que l’on observe en général, hors pandémie, pour la dépression, l’anxiété et les troubles de stress post-traumatique. »

Si ces chiffres sont inquiétants, ils doivent cependant être interprétés avec prudence.

« Dans les médias, il y a toujours une conversion entre détresse et psychopathologie ou troubles de santé mentale. Alors que ce n’est pas ça. Il n’y aura pas 15 % de stress post-traumatiques à cause de la pandémie. Il y en aura 0,5 % et peut-être moins… Ce n’est pas le genre d’évènements qui a le même impact qu’un écrasement ou l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center. »

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La catastrophe et le trauma qu’elle peut engendrer, le DBergeron connaît. Il était à New York en septembre 2001, pour y poursuivre ses études postdoctorales à l’Université Columbia. Le matin du 11 septembre, il s’est retrouvé par la force des choses médecin volontaire venant en aide aux victimes de l’attentat du World Trade Center. Depuis 20 ans, il travaille avec les grands brûlés. Il a aussi fait de l’humanitaire, notamment en Haïti avec Médecins du monde, après le tremblement de terre de 2010.

« Après ces catastrophes, on n’a pas vu de tsunami de problèmes de santé mentale », constate-t-il. On n’en verra pas non plus après cette pandémie, croit-il. Même si la détresse est à la hausse, on ne rapporte pas de hausse du nombre de suicides. Ce qui ne veut pas dire qu’il suffit de dessiner des arcs-en-ciel en répétant à ceux qui vont mal : « Non, non, ça va bien aller. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Le DNicolas Bergeron, psychiatre et chercheur au CHUM

L’arc-en-ciel, ça ne marche pas. On est dans une catastrophe. On vit des choses difficiles. Reconnaissons-le et essayons de voir ce qui atténue les difficultés.

Le DNicolas Bergeron, psychiatre et chercheur au CHUM

Quoi faire, donc, pour atténuer la détresse des soignants ? « La clé, c’est l’anticipation et la prévention. Quand on est en réaction, c’est tout croche. »

Ce « tout croche », c’est ce que vivent par exemple des infirmières délestées aux soins intensifs sans préparation, dans un environnement terrifiant où elles n’ont plus de repères. Le problème, ce n’est pas l’environnement terrifiant en soi, mais l’absence de mesures de protection adéquates, de soutien et d’encadrement en milieu de travail. La résilience d’une équipe repose en grande partie sur les liens entre ses membres.

« Quand des travailleurs humanitaires arrivent sur le terrain, ils essaient d’anticiper et de s’adapter. On accepte de vivre avec un certain niveau de terreur et de détresse. On va chercher ce qui marche bien. Dans un gros système “top-down” [une mégastructure hiérarchique], c’est plus difficile d’être plus proche du travailleur. »

Plus difficile, mais absolument nécessaire, surtout dans un contexte où le niveau de stress est élevé, où des infirmières épuisées démissionnent et où celles qui restent ont l’impression de courir un ultramarathon.

« Si l’on dit que c’est impossible d’alléger l’horaire de travail ou de donner des vacances, peut-être faut-il voir comment quand même améliorer la cohésion du groupe et la satisfaction au travail. Jumeler une junior avec une senior, être créatif au sein de son équipe en regardant ce qui pourrait être changé pour nous donner de petites victoires. Si on y arrive, le groupe va rester soudé malgré tout. »

Bref, pour que les soignants puissent être résilients, il leur faut un environnement de travail où ils se sentent épaulés et protégés. Aucun régime de bienveillance requis.

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